Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

Allocution prononcée au Château de la Verrerie du Creusot lors de la cérémonie de Remise du Prix de Poésie Georges Riguet, le samedi 22 avril 2017.

Chers amis,

Comme vous savez, au cours de mes allocutions précédentes, j'ai évoqué plusieurs aspects de l'œuvre littéraire de mon père. Mais Georges Riguet a aussi commenté la vie et la production de quelques grands écrivains et c'est ainsi que j'ai retrouvé le texte d'une étude sur un homme illustre dont le nom... répondait à une charade appréciée, paraît-il, des désoeuvrés de la Belle Epoque et de mon père qui me la soumettait, lorsque j'étais adolescent :

Mon premier est un assassin

Mon deuxième est un assassin

Mon troisième a le rire sombre

Mon quatrième est ennemi de la rapidité

Mon tout est un illustre écrivain du XIXème siècle


La solution ?
Victor Hugo, évidemment : Vic-tuaille, tor-tue, U (ou Hu)-rinoir, Goéland (Go est lent)…

Mais aussi,
Georges Riguet a rédigé plusieurs articles sur le grand homme, en soulignant les jugements contrastés émis sur sa personne : " Jamais mortel ne fut plus louangé, ni en même temps plus décrié, vilipendé ", écrit-il, par exemple, dans Le Courrier de Saône-et-Loire, en mai 1985, dans une chronique intitulée « Cent ans après sa mort, Victor Hugo, encore et toujours ».

En effet, les représentations culturelles varient (dans le temps et dans l'espace) et - pour ce qui concerne l'auteur des Misérables - ces variations auront été considérables. Comme le fait remarquer Pierre Albouy (en publiant ses Œuvres complètes, au Club Français du Livre, en 1970), il existe une hugophobie et une hugolâtrie tenaces, et même si le mouvement de dénigrement s'est nettement atténué au vingtième siècle (en particulier grâce aux travaux éclairés du critique Henri Guillemin), on aura vu les jugements s'affronter sur tous les plans :

- littéraire, bien sûr…
Maurras 1902 prétendant que VH a " encanaillé l'art poétique " tandis que le critique Jean Prévost 1955 voit VH " tout près des grands secrets de la poésie " ;

Anatole France écrivant en 1921 " Il a remué plus de mots que d'idées " et Valéry rétorquant
en 1935, " tant mieux, la pensée vieillit, la perfection formelle reste "

Puis, dans les années 1950, à propos de la postérité du poète, avis différents, par exemple,
selon René Char (" VH sera demain froid comme une planète de suie ") et Jean Paulhan
(" Je le vois grandir à chaque rencontre ")…

- politique, ensuite avec, d'un côté, les écrivains de droite comme Roger Nimier ou (en 1883) Edmond Biré parlant de la démagogie de VH qui a " flatté le peuple de Paris " et de l'autre bord Jules Vallès ou Louis Aragon célébrant la résistance et le réalisme socialiste de VH (qui plaidait pour l'abolition de la peine de mort)…

- catholiques aussi, opposant (par exemple, vers 1900) des prêtres comme Théodore Belmont irrité par les crédits alloués pour le centenaire d'un VH " rationaliste et impie " et l'abbé Duplessy parlant de " l'âme naturellement chrétienne " du poète.

C'est dans cet éventail d'appréciations contrastées que se situe le point de vue de Georges Riguet, un sentiment profondément admiratif noué à l'Ecole Normale de Mâcon , conservé jusqu'à la fin de sa vie puisqu'il conclut ses " Notes sur V. Hugo " de mars 1997 en disant que si l'auteur de la Légende des Siècles n'avait pas existé, son époque semblerait vide …", et un sentiment qu'il aura voulu partager avec ses élèves dans l'étude retrouvée que nous allons lire :

Il s'agit d'un exposé de 1938 ; mon père a 34 ans et l'auditoire est assurément composé d'élèves de l'école de l'Est du Creusot.
Le niveau est primaire : tant mieux ! La parole sera à notre portée…

Chères écolières, chers écoliers,


Victor Hugo est né le 26 février 1802, à Besançon, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, un nom retentissant comme une fanfare : Le vieux mot germanique Hugo signifiant âme, esprit, et le prénom Victor - duquel vous pouvez rapprocher victoire - signifiant vainqueur, triomphateur.

L'enfant était le troisième fils du chef de bataillon Joseph Hugo qui appartenait à une famille vouée à la vie militaire et devait devenir un jour le général Hugo ; l'amour du métier des armes était si grand chez lui que, dès les premières semaines de l'existence de son fils, il le voyait déjà revêtu de l'uniforme !

En attendant, le petit Victor doit suivre son père. Toute la famille est bientôt obligée de quitter Besançon, car le bataillon du commandant Hugo est envoyé en Corse, à l'île d'Elbe, à Naples, avant que sa femme puisse retrouver Paris avec les enfants.
Commence une existence plus tranquille. La famille est installée rue des Feuillantines. Derrière la maison, il y a un grand jardin plein d'ombrages favorables aux parties de cache-cache. Victor Hugo et ses deux frères, Abel et Eugène, vivent là une existence délicieuse que le grand poète ne devait jamais oublier

En 1811, nouveau déménagement. Il s'agit cette fois d'un départ pour l'Espagne alors occupé par les armées de Napoléon. Madame Hugo et ses enfants se rendent à Madrid. C'est un voyage pénible, dans une lourde diligence cahotée...

Vous voyez que cette toute première jeunesse de Victor Hugo, comme d'ailleurs devait l'être sa vie entière, fut mouvementée. Et nous devons nous en réjouir car s'emmagasinaient dans sa tête mille souvenirs… Ecoutez ce qu'il écrit plus tard en se rappelant cette époque :

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ;

J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée,

Et ma mère, en secret, observant tous mes pas,

Pleurait et souriait, disant : C'est une fée

Qui lui parle, et qu'on ne voit pas


L'année 1812 voit pâlir l'étoile impériale, et les affaires d'Espagne prennent si fâcheuse tournure que la famille Hugo doit reprendre le chemin de Paris. On retrouve le doux nid des Feuillantines ! La mère de Victor Hugo se refuse à mettre ses enfants en pension. Elle les garde près d'elle, les encourage à étudier, à lire. Victor qui a la passion des livres, dévore tout ce qui lui tombe sous la main. Sa mémoire s'enrichit… Bientôt aussi, il se met à imaginer, à écrire. Au bout de peu de mois, il a déjà rempli ses cahiers de fables ou de petites comédies…

Mais lui-même se rend compte de la médiocrité de ses gribouillages. Il sait qu'il peut faire mieux et ne craint pas d'écrire orgueilleusement (en juillet 1816) :
« Je veux être Chateaubriand, ou rien ! »
Cette ferme volonté de travailler et d'atteindre son but, cette énergie si rare chez un écolier ne l'abandonneront jamais. Un an plus tard, il griffonne encore sur un de ses brouillons :
« J'ai quinze ans, j'ai mal fait, je pourrai faire mieux. »

Je vous souhaite sincèrement - à tous et à toutes - de prendre un jour, devant votre cahier de calcul ou de composition française, une aussi ferme résolution !

Les efforts de notre jeune écrivain ne tardent pas, d'ailleurs, à porter leurs fruits. Au cours de la même année 1817, l'idée vient à Victor Hugo de concourir pour le prix de poésie de l'Académie Française. Le sujet proposé était : " Du bonheur que donne l'étude dans toutes les situations de la vie ".

Le poème présenté par V. Hugo est apprécié de Messieurs les Académiciens, mais ils croient à une farce lorsque, dans un de ses vers, l'auteur avoue ses quinze ans. " Si véritablement, Monsieur Hugo n'a que cet âge, disait le rapport, l'Académie lui doit un encouragement " Ce demi-compliment n'eut pas le don de plaire à Madame Hugo, déjà si fière des succès de son fils. Elle courut le chercher au collège : " Viens vite, lui dit-elle, viens avec moi, à l'Académie ! Ces gens te prennent pour un barbon ! Je veux te présenter à eux et, de plus, leur faire lire ton acte de naissance. Je l'ai là ! " Monsieur le Secrétaire Perpétuel de l'Académie demeura stupide. Sa meilleure excuse, avoua-t-il, c'est que la chose lui avait paru impossible !

Le Victor Hugo de cette époque est en effet loin de ressembler à celui qu'on a coutume de représenter sur vos livres, avec une grande barbe et de beaux cheveux blancs. J'ai là, sous les yeux, un portrait de ce Victor Hugo de la quinzième année. C'est un grand garçon aux cheveux longs, aux traits réguliers, aux yeux doux, réfléchis et sérieux. Il est visible que cet adolescent a le souci de son travail…

C'est aussi un fils très aimant, empressé à plaire à sa mère, et l'on raconte à ce propos une touchante anecdote : Le jeune homme devait concourir de nouveau avec une " Ode sur le rétablissement de la statue d'Henri IV ". Très pris par ses études, Victor s'était mis en retard pour ce travail. La veille du dernier jour fixé pour l'envoi était arrivée, et pas une ligne n'en était écrite. Madame Hugo, souffrante et alitée, le lui rappela et se montra attristée de cette négligence, car la gloire naissante de son fils était sa grande préoccupation. Elle s'endormit. Alors, Victor qui était de garde auprès d'elle, cette nuit-là, se mit silencieusement à l'ouvrage. A son réveil, la maman trouva le poème sur son lit, et n'eut plus qu'à remercier son fils de son courage au travail et de cette marque d'amour filial.

Le succès qui accueillit les premières œuvres publiées du jeune poète fut si grand que Chateaubriand lui appliqua bientôt le nom d' "Enfant sublime".
D'ailleurs, il n'écrivait pas seulement des vers. Dans une petite société d'écrivains où était entré Victor Hugo, on avait décidé de faire en collaboration un recueil de nouvelles. Victor Hugo s'engage à écrire son œuvre en quinze jours et, à la date fixée, apporte son premier roman : Bug-Jargal.
A toute cette belle activité et à ces premières satisfactions, allait succéder bientôt pour le jeune homme une période de dur labeur. Son père, le général Hugo, irrité de voir son fils renoncer à la carrière militaire qu'il avait choisie pour lui, pense le réduire en lui supprimant sa pension, et, pendant toute une longue année, avec 700 francs pour toutes ressources, l'étudiant connaît la misère.
Jamais le poète ne devait oublier ces années de lutte opiniâtre.
Que ce magnifique exemple de travail et de persévérance nous soit une leçon à tous, à nous aussi !...

X X X


Nous allons aborder maintenant l'étude de la vie d'homme de Victor Hugo, et nous serons forcément obligés d'aller vite car il y a beaucoup à dire...

En l'année 1822, peu de temps avant son mariage, Victor Hugo fait imprimer son premier livre, sous le titre Odes et Poésies diverses. Le succès de l'ouvrage est grand et le roi Louis XVIII décide de récompenser le poète par une pension de mille francs. Cette faveur arrivait fort à propos. Notre poète peut désormais s'accorder quelques douceurs. Même, il s'achète un bel habit bleu à boutons dorés pour aller en visite. Car il commence à être connu. Des écrivains se groupent autour de lui : Alfred de Vigny, Balzac, Alexandre Dumas, Alfred de Musset… On se réunit dans la mansarde où loge Victor Hugo et l'on discute des nuits entières d'art et de littérature.

En 1825, la publication de Han d'Islande vaut à son auteur une nouvelle pension de 2000 francs. Victor Hugo entreprend quelques voyages. Il se rend à Reims à l'occasion du sacre de Charles X et vient en Saône-et-Loire rendre visite à Lamartine, à Saint Point.

Durant ce temps, la réputation est venue au jeune écrivain. En décembre 1827, il publie Cromwell, qui provoque de nombreuses discussions. Au mois de janvier 1829, paraissent Les Orientales, volume de vers éblouissants, puis, quelques jours après, un pamphlet : Le Dernier Jour d'un Condamné et un drame : Marion de Lorme.

Enfin, le 25 février 1830, Hernani est représenté au Théâtre français. Hugo avait juste 28 ans. Jamais représentation théâtrale ne déchaîna telle tempête ! Dans la salle, avant même le lever de rideau, les amis de Victor Hugo, des jeunes gens venus pour la plupart cheveux au vent, la toilette volontairement débraillée, dévisageaient avec insolence leurs ennemis, les partisans du théâtre classique, les " Académiques ", comme on disait, dont les crânes chauves commençaient de paver l'orchestre. Dans une loge, on se montrait Théophile Gautier qui arborait un gilet d'un rouge renversant, choisi pour la circonstance.

Dès les premières répliques, les cris s'élevèrent. Protestations d'un côté, applaudissements de l'autre. " C'est un scandale " vociférait la tribu des " Académiques " - " A la porte " ripostaient les échevelés des galeries. En dépit de tout, la représentation s'acheva triomphalement et le nom du poète fut acclamé Mais, des mois durant, on continua de discuter de cette pièce de théâtre et de s'abreuver d'injures à son sujet. Victor Hugo reçut même, paraît-il, des lettres de menaces !

Aujourd'hui que toutes ces querelles sont apaisées, il est permis de juger les choses plus objectivement. Malgré ses défauts, Hernani demeure un bel ouvrage, en marquant un rajeunissement de l'art dramatique ; et les autres drames publiés plus tard par Victor Hugo : Le Roi s'amuse, Ruy Blas, entre autres, continueront d'accentuer cet effort de renouvellement.

Cela dit, Hugo n'occuperait point dans notre littérature la haute place qui est la sienne, s'il n'avait rien écrit d'autre. On relit, on joue encore aujourd'hui, Ruy Blas ou Hernani, mais ces ouvrages comptent peu, en regard des livres de vers et des romans de Victor Hugo.

Nous avons déjà tout à l'heure parlé des Orientales, ce livre de vision et de lumière. En 1831, en même temps que le grand roman Notre-Dame de Paris, paraissent Les Feuilles d'automne, puis, quelques mois plus tard, Les Chants du Crépuscule, et, dans les années suivantes, deux autres livres : Les Voix intérieures et Les Rayons et les Ombres. Ces quatre recueils, d'où sont tirés bon nombre de morceaux choisis que vous étudiez à l'école, sont parmi les plus beaux ouvrages que Victor Hugo ait écrits. Il ne s'agit plus ici, comme au théâtre, de grands éclats de voix. C'est le chant profond d'un poète ému par le spectacle de la vie et, très souvent, de la douleur des hommes.

La publication de ces quatre livres vaut à Victor Hugo d'entrer à l'Académie française, en l'année 1841 (il a 39 ans). Mais les contrariétés et les deuils vont commencer pour le grand poète. En l'année 1843, par une belle matinée d'automne, sa fille Léopoldine et son gendre Charles Vacquerie se noient en Seine, au cours d'une promenade en bateau. On les retrouva au fond de l'eau, dans les hautes herbes, étroitement enlacés… A cette affreuse nouvelle, le chagrin de Victor Hugo fut immense. Lui, si courageux, sentit un instant sa vaillance l'abandonner.

C'est alors qu'afin d'échapper à la peine qui le tourmente, il commence de se mêler à la vie publique. Son âme généreuse le porte naturellement à secourir les déshérités.. Il accepte, sans l'avoir sollicité, le titre de " Pair de France " et, plusieurs fois, sa voix s'élève en faveur de justes causes. Le roi Louis-Philippe tient d'ailleurs Victor Hugo en haute estime. Il le reçoit volontiers et l'on raconte qu'un soir, la conversation s'étant prolongée très tard et tout le personnel du palais étant couché depuis longtemps, le roi lui-même tint à reconduire le poète jusqu'à l'escalier, un candélabre à la main.

Mais la dynastie des Orléans s'effondre au mois de février 1848. Elu représentant du peuple à Paris, le 5 juin, Victor Hugo continue son action sociale. En 1849, il est élu député à l'Assemblée Législative et, durant trois années, sa part dans les travaux de cette assemblée est très active. Il prend la parole sur la question de la liberté de l'enseignement, sur celle du suffrage universel, etc Enfin, il dénonce aux représentants du pays les projets inquiétants du prince Bonaparte et prend, vis-à-vis du conspirateur, une attitude de défiance que le Coup d'Etat du 2 décembre 1851 ne tarde pas à justifier. Menacé de mort et traqué après le Coup d'Etat, il réussit à fuir et à atteindre la Belgique. Mais en ce pays qui avait peur de Napoléon III, l'hospitalité lui est bientôt refusée et, le 5 août 1852, Victor Hugo débarque sur le roc des îles Anglo-Normandes.

Les Anglais l'ayant chassé de Jersey sous le prétexte d'insulte à la Reine Victoria, (mais en fait parce que l'Angleterre avait besoin de l'appui de Napoléon III, au moment de l'expédition de Crimée), c'est donc à Guernesey (île plus indépendante du gouvernement britannique), en l'année 1853, que Victor Hugo publie son livre vengeur des Châtiments. Trois ans plus tard, il donnera : Les Contemplations, œuvre profonde, calme, émue, comme dans ce texte célèbre où Victor Hugo s'adresse à sa fille Léopoldine, disparue en 1843 :

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,

Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.

J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.

Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.


Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,

Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,

Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,

Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.


Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,

Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,

Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.


Les Châtiments, eux, sont un pamphlet, une critique impitoyable du régime autoritaire instauré par Napoléon III. C'est une œuvre de combattant, où Hugo défend de toute son énergie le régime républicain. Ecoutez ces vers d'un poème où, s'adressant aux abeilles du manteau impérial, il les adjure de punir celui qui a trahi la Liberté :
Oh vous dont le travail est joie,

Vous qui n'avez pas d'autre proie

Que les parfums, souffles du ciel, (…)

Ruez-vous sur l'homme, guerrières,

O généreuses ouvrières, (…)

Et percez-le toutes ensemble,

Faites honte au peuple qui tremble,(…)

Acharnez-vous sur lui, farouches,

Et qu'il soit chassé par les mouches

Puisque les hommes en ont peur !


Tous ces terribles écrits publiés en exil réussissaient à pénétrer en France et l'exilé se faisait concitoyen de tous les pays, en même temps que, commençant la publication de sa magnifique Légende des Siècles, il se faisait contemporain de tous les âges.
Cette période de sa vie est féconde, en effet. A Guernesey, en cette villa de Hauteville-House dont on a fait aujourd'hui un musée, Victor Hugo, entouré de sa famille, tire de son cœur généreux ce roman formidable des Misérables qui devait provoquer l'admiration de l'Europe et du Monde. Cet ouvrage, vous le savez, est demeuré l'un des plus populaires de Victor Hugo ; les personnages de Jean Valjean, de Cosette, de Gavroche sont demeurés extrêmement vivants. Gavroche, c'est le gamin de Paris, frondeur mais débrouillard, dévoué à ceux qu'il aime et courageux jusqu'à la témérité. Relisez ces pages, lorsque vous en aurez l'occasion !

Victor Hugo publie encore, en l'année 1865, Les Chansons des Rues et des Bois, puis en 1866 Les Travailleurs de la Mer et, en 1869, L'Homme qui rit.
A travers toutes ces œuvres, comme dans Les Misérables, réapparaît l'amour profond de Victor Hugo pour ses semblables, son sentiment de pitié à l'égard de ceux qui souffrent. Y a-t-il pour un écrivain plus noble but et plus belle gloire que celle-là ?

Des deuils domestiques, hélas, frappent à nouveau le poète. En 1868, Hugo voit mourir son premier petit-fils, puis sa femme Adèle La défaite de 1870 survenant et la révolution du 4 septembre venant jeter bas celui qu'il appelle " Napoléon le Petit ", Hugo rentre en France.
L'arrivée du grand proscrit dans la capitale ressemble à un triomphe. Dès sa sortie de la gare, les acclamations éclatent. On crie Vive Victor Hugo ! On lui embrasse les mains. D'emblée, le grand poète a conquis le cœur du peuple parisien et, tout au long du siège de la ville, on vend ses livres, on joue ses pièces de théâtre au profit des blessés.

Mais cette gaîté voulue tombe quand, le soir, seul et triste, Victor Hugo rentre chez lui ou se promène dans la ville en composant les strophes de L'Année terrible. Il y a dans ce livre une évocation de l'insurrection parisienne appelée "Commune". Hugo décrit le courage admirable d'un enfant :

Sur une barricade, au milieu des pavés

Souillés d'un sang coupable et d'un sang pur lavés,

Un enfant de douze ans est pris avec des hommes.

Es-tu de ceux-là, toi ? L'enfant dit : Nous en sommes ;

C'est bon, dit l'officier, on va te fusiller.

Attends ton tour. L'enfant voit des éclairs briller,

Et tous ses compagnons tomber sous la muraille.

Il dit à l'officier : Permettez-vous que j'aille

Rapporter cette montre à ma mère chez nous ?

-Tu veux t'enfuir ? -Je vais revenir. -Ces voyous

Ont peur ! Où loges-tu ? -Là, près de la fontaine.

Et je vais revenir, monsieur le capitaine.

-Va-t-en drôle ! L'enfant s'en va -Piège grossier !

Et les soldats riaient avec leur officier,

Et les mourants mêlaient à ce rire leur râle ;

Mais le rire cessa, car soudain l'enfant pâle,

Brusquement reparu, fier comme Viala,

Vint s'adosser au mur et leur dit : Me voilà.


La mort stupide eut honte, et l'officier fit grâce.


Après la signature de l'armistice, Victor Hugo avait été élu député de la Seine ; Mais le 13 mars 1871, il éprouve une de ces nouvelles douleurs qui ne s'oublient pas : son fils Charles meurt, terrassé par une congestion cérébrale. Environ deux ans après, c'est son dernier fils, François, qui disparaît à son tour… Après ces terribles épreuves, le grand poète vit en compagnie de ses deux petits-enfants Georges et Jeanne. Il est pour eux le plus aimant et le plus indulgent des grands-pères. Il compose même, tout exprès à leur intention, un livre, cet adorable Art d'être grand-père, dont vous connaissez tous de si jolies pages comme :

" le pot de confiture "

Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture (…)

Mais on s'est écrié : - cette enfant vous connaît ;

Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.

Elle vous voit toujours rire quand on se fâche (…)

Plus de règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête.

Vous démolissez tout. - Et j'ai baissé la tête, (…)

J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là

Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.

Qu'on me mette au pain sec. - Vous le méritez, certes,

On vous y mettra. - Jeanne alors dans son coin noir,

M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,

Pleins de l'autorité des douces créatures :

- Eh bien, moi, je t'irai porter des confitures.


Les douces joies familiales n'empêchaient pas le grand écrivain de poursuivre son œuvre. Avec cette ténacité que nous lui connaissons depuis l'adolescence, et bien qu'il ait alors plus de 70 ans, il publie successivement encore le roman Quatre-vingt-treize, écrit en 5 mois et 27 jours, les trois volumes intitulés Actes et Paroles - Pendant l'Exil - Depuis l'Exil, et aussi la seconde série de cette formidable Légende des Siècles, la plus belle peut-être de toutes ses œuvres. Sans doute connaissez-vous tous, déjà, plusieurs morceaux choisis tirés de cet ouvrage :

Par exemple :
" Les pauvres gens "

Après une journée harassante en mer, un pêcheur rentre dans sa cabane où sa femme l'attendait en tremblant

"
Elle dit : « A propos, notre voisine est morte.

C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,

Dans la soirée, après que vous fûtes partis.

Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.

L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine ;

L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.

La pauvre bonne femme était dans le besoin. »

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin

Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :

« Diable ! diable ! dit-il, en se grattant la tête,

Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.

Déjà , dans la saison mauvaise, on se passait

De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?(…)

Bah ! tant pis ! Va les chercher. S'ils sont réveillés,

Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.

C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;

Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,

Cela nous grimpera le soir sur les genoux.

Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.(…)

C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu ? Ca te fâche ?

D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

- Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà


De telles pages, n'est-ce pas, provoquent un frisson…
Eh bien, jeunes écolières et écoliers creusotins, l'homme qui a écrit ces vers peut être fier, n'est-ce pas, de sa vie et de son œuvre !

Mais à l'âge de 83 ans, le 22 mai 1885, un refroidissement terrassa le vieillard en quelques heures. Celui qui avait honoré la poésie française comme nul homme ne l'avait fait avant lui, ferma les yeux à la lumière…
Souvenez-vous du petit écolier tenace et laborieux de la rue des Feuillantines. Pensez à lui, quand le souci des devoirs à faire et des leçons à apprendre vous tracasse. Souvenez-vous de la magnifique leçon de courage à l'étude qu'il vous donnait dès ce temps-là…

Et puis n'oubliez pas, surtout, d'ouvrir le plus souvent possible les ouvrages de Victor Hugo. Dans les extraits cités aujourd'hui, vous avez pu admirer deux choses : la richesse de l'inspiration et la générosité du cœur. Eh bien, ces deux choses-là, vous les retrouverez toujours dans tous les livres du poète. Victor Hugo est avant tout, pour nous, le poète généreux du peuple. Il a chanté toutes les choses qui nous sont chères : l'enfant, l'école, le droit à l'existence de tous les misérables et de tous les opprimés. Il a chanté aussi la Liberté des peuples, il a chanté aussi la Paix. C'est pour cela que nous l'aimons, c'est pour cela qu'il est notre poète.







Pour conclure..


Notre poète à nous, aujourd'hui, c'est Georges Riguet.
Alors, pourquoi avons-nous rapporté cette étude ?

C'est parce que l'admiration exprimée ici pour Victor Hugo (admiration partagée par beaucoup d'entre nous, à commencer par la Présidente de notre jury !) éclaire la personnalité de Georges Riguet, sa personnalité toute vive, toute pure de jeune homme de 34 ans.

Certes, dans cet exposé édifiant, on distingue le pédagogue : l'auteur s'appuie sur des anecdotes susceptibles d'intéresser les enfants et rapporte parfois des faits extraordinaires (comme le prix de poésie de 1817) qui amorcent le portrait d'un personnage hors du commun, autant par son talent littéraire que par ses qualités humaines (amour de la mère, volonté dans l'adversité, dévouement pour ses semblables…) L'éducateur qu'il est propose ainsi un modèle laïc à suivre et il ne ménage pas ses conseils : souvenez-vous de lui…, imitez-le… comme on pourrait le faire en invoquant une … divinité !

Ainsi, dans ce poème final que nous allons écouter - poème à la gloire de Victor Hugo, publié par Georges Riguet à peu près à la même époque que l'étude précédente - nous reconnaîtrons les accents d'une véritable dévotion pour le grand homme. Mais aussi, cet éloge nous paraîtra significatif car il invoque beaucoup des valeurs que nous aurons relevées, ces dernières années, dans les écrits de mon père : courage, amour de la patrie, pitié pour les déshérités, goût pour l'écriture et l'imagination, amour de la nature, etc.
De la sorte, si la transfiguration d'un Victor Hugo en guide universel traduit le lyrisme et la ferveur du jeune Georges Riguet, elle montre également à quel soleil idéal, notre poète à nous a forgé la matière de son œuvre.

Voici l'apologie fervente - quasi mystique - de Victor Hugo
publiée par mon père (alors âgé de 31 ans) dans la revue Poésie
.


VICTOR HUGO


Tu fus le dieu vivant d'un siècle tout entier

Les foules t'ont donné leur cœur et leurs pensées

Ta gloire est comme l'arbre aux ramures pressées

Vers l'azur éclatant superbement dressées.

Ta gloire est comme l'arbre au-dessus du sentier

Les destins t'avaient prodigué leurs plus beaux dons

Tu fus le grand artiste audacieux du verbe

Tu chantas les flots de la mer et le brin d'herbe

L'héroïque légende et le combat superbe

Et la pure beauté des contemplations.

Ta magnifique voix pareille au vent profond

Porte en elle toute la vie et tout l'espace :

L'été, l'ombre du soir et la rumeur qui passe,

L'amour, le deuil fatal et l'orgueil qui s'efface,

Et l'infini mystérieux où tout se fond !

Les peuples ont jeté par ta bouche leurs cris,

Les enfants ont chez toi balbutié leurs rires.

Crépuscules, berceaux, trônes, vastes empires,

Soleils, forêts, moissons, rêves, souffles, délires ;

Tes poèmes sont tout un Univers écrit.

Victor Hugo ! Ton nom se gravait dans nos cœurs

Dès l'âge passionné de notre adolescence.

Nos yeux s'éblouissaient de ta magnificence,

C'était soudain comme une seconde naissance

Où tes beaux vers ouvraient en nous des cieux vainqueurs.

Nous avons conservé le souvenir fervent

De ces veilles où nous nous brûlions à tes flammes,

O maître des torrents éclatants et des lames.

Jamais nous ne détournerons de toi nos âmes :

Tu demeures pour nous toujours le dieu vivant

Debout dans la tempête au-dessus du flot noir,

Pareil au roc dressé sur qui l'onde s'écoule,

Seul, méprisant l'assaut téméraire des houles,

Ta voix conduit le grand vaisseau profond des foules

Aux terres de lumière et d'éternel espoir

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Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil