Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

Allocution prononcée au Château de la Verrerie du Creusot lors de la cérémonie de Remise du Prix de Poésie Georges Riguet, le samedi 16 avril 2016.

Chers amis,

Chaque année, à l'occasion de la remise de notre Prix, j'étudie un aspect de l'œuvre de mon père ; Dans ces allocutions, sont commentés des centaines d'articles publiés par l'enseignant-écrivain creusotin dans des journaux avant guerre (dès 1920) et après (jusqu'à sa disparition en 1998).

Mais j'ai retrouvé également des revues qui le comptaient comme abonné puis collaborateur ; et il me paraît intéressant d'en parler car le contenu de ces périodiques reflète le milieu culturel de notre poète, en influençant assurément sa parole d'écrivain ; mais aussi, plus généralement, ces anciennes publications évoquent des événements, des personnages, des tendances artistiques qui peuvent nous faire réfléchir sur nos représentions actuelles.
Comme disait le poète Jean Tardieu : "Si je partais sans me retourner / je me perdrais de vue…"

L'une des toutes premières revues reçues par mon père est
Le Miroir Dijonnais et de Bourgogne
puisque le premier numéro de sa collection date de 1923. Georges Riguet a dix-neuf ans ; en attendant de partir au régiment l'année suivante, il débute comme instituteur à l'école primaire de Rully (Saône-et-Loire), il commence à écrire en proposant des textes aux organes de la Région : cela lui permet de rencontrer Gustave Gasser, le Directeur-Fondateur de La Bourgogne d'Or qui écrit en même temps dans Le Miroir Dijonnais et de Bourgogne. C'est assurément l'écrivain chagnotin qui lui conseille de souscrire à ces deux revues ancêtres de l'actuel Pays de Bourgogne.

Selon Gilles Laferté (Chercheur à l'INRA de Dijon), Le Miroir Dijonnais et de Bourgogne était, en 1920, "la plus importante des revues régionalistes bourguignonnes" (Cahiers d'économie et sociologie rurales, n°62, 2002, p. 73).
Mon père en a conservé une centaine d'exemplaires, d'avril 1923 à septembre 1939.
Cette publication est imagée et de format immuable 16/24,5 cm. Elle comporte une dizaine de pages d'encarts publicitaires (la plupart des annonces sont dijonnaises mais on trouve aussi les fourrures "A la panthère" de Chalon-sur-Saône, les chaussures "James-Genty" de Montceau-les-Mines…), pour une trentaine de pages de texte.

Chaque première de couverture est généralement illustrée avec le portrait d'un haut personnage (artiste, ecclésiastique, haut fonctionnaire public, etc.) qui fera l'objet d'une biographie plus ou moins longue dans le numéro.

Ainsi, dès la couverture, on voit que la revue entend évoquer l'activité culturelle bourguignonne.

La photographie d'une dizaine de dames seulement a été retenue : la "parité" n'est pas encore à la mode...

Parmi les principaux collaborateurs (outre Gustave Gasser déjà cité), on reconnaît :
- Albert Heuvrard (Directeur-Fondateur), le critique musical
- Georges Droux, le critique littéraire. Né à Chagny en 1871 et enterré à Salornay-sur- Guye en 1951, ce poète-écrivain que Gustave Gasser appelait le "barde à la lyre fleurie" a correspondu avec mon père (de 33 ans son cadet).
- Stephen Liégeard, écrivain-poète, né à Dijon en 1830 et inventeur du terme "Côte d'Azur" qui se substitua à "Riviéra"
- Gabriel Jeanton, historien et président de l'Académie de Mâcon de 1925 à 1935
- Jean Laronze, le peintre des paysages charollais, né à Génelard en 1852, avec lequel mon père échangea (entre 1929 et 1935) de nombreuses missives.

Georges Riguet aussi propose des articles, entre 1926 et 1939, et nous en parlerons plus loin mais, auparavant, essayons d'analyser rapidement le contenu de la revue.

Dans l'ensemble de la collection, quelque 1220 articles différents ont été repérés (une douzaine par numéro, en moyenne) qui se distribuent, à parts sensiblement égales, entre articles consacrés à l'Art (œuvres ou biographies) et chroniques bourguignonnes : Ce sont là les deux grandes orientations du Miroir.

1- Articles consacrés à l'Art

a) Parmi près de 400 articles littéraires repérés, ceux qui relèvent de l'imagination sont les plus nombreux : poèmes, mais aussi nouvelles, contes, dessins et même histoires drôles, comme cet échange qui parle du baccalauréat 1925 mais que l'on pourrait entendre encore aujourd'hui ! :

La veille :

- Eh bien ! Monsieur Grosjean, votre fille travaille...

- Je vous crois, qu'elle travaille : c'est demain qu'elle passe son "bac". Mais je suis tranquille… La petite est intelligente. Elle est prête, archi-prête… Avec elle, pas de risques : ça marchera comme sur des roulettes… Ah ! voyez-vous, je suis content… Elle fera ensuite sa médecine.. Quel magnifique avenir pour une femme !

- C'est vrai, Monsieur Grosjean, et vous pouvez être fier d'avoir une enfant pareille !


Huit jours après :

- A propos, Monsieur Grosjean, et l'examen de votre fille ?

- Ma fille ? Tiens, au fait, c'est vrai… je n'y pensais déjà plus… Elle a échoué. Je m'y attendais. Elle était trop jeune. Il lui aurait fallu encore une année au moins de préparation. Mais c'était une idée de ma femme. J'avais beau répéter : A quoi bon, n'y a-t-il pas de l'ouvrage à la maison ? Qu'elle devienne une bonne ménagère et, sa dot aidant, nous lui trouverons un mari… Seulement, elles n'ont pas voulu m'écouter… Pourtant, j'avais raison, n'est-ce pas ? Aussi, à présent, tout est pour le mieux et je suis bien content.

- Combien je vous approuve, Monsieur Grosjean !


b) Les deux-tiers des 109 biographies concernent des artistes.

Sont présentées les vies de sculpteurs, celle d'une vedette de cinéma (Edwige Feuillère, en 1935) et l'oeuvre de quelques écrivains parmi lesquels : Paul Bourget, Edouard Estaunié (Dijonnais et correspondant de mon père) ou (n°69 de 1925) l'érudit Paul Cazin d'Autun qui tenait Georges Riguet pour son ami.

Le dernier tiers des biographies est consacré à des prélats, de hauts fonctionnaires et des scientifiques (professeurs souvent) comme "l'éminent et populaire" Gaston Bachelard auquel sont réservées 10 pages, en 1939.

c)Les publications signalées retiennent surtout les œuvres d'imagination. Plusieurs recueils de Georges Riguet (Les Feux Follets, La Chanson des Bêtes et L'imagerie nuptiale) sont cités.

Les titres de 25 éditions de romans sont mentionnés également au milieu desquels nous remarquons Le Magister (1934) du collègue et ami Roger Denux (Directeur d'Ecole à Ecuisses) et aussi plusieurs œuvres du "Bienheureux" Paul Cazin comme L'Hôtellerie du Bacchus sans tête, (1925), cette belle évocation d'Autun du 15ème siècle, que son auteur dédicacera joliment à mon père en ces termes :

"Tiens ! Prends et lis, enfant des Muses.
Je serai fier si tu t'instruis,
Plus fier encor si tu t'amuses
Auprès du vieux clerc que je suis !"


2- Chroniques bourguignonnes (consacrées à des lieux ou des événements liés à notre Région).

a) Plus des trois quarts des chroniques relatent des spectacles, des faits divers, des conférences, etc, annoncés dans "la Capitale des Ducs". Quelques exemples :
- En 1923, "La Fille du Tambour-Major" au Théâtre Municipal
- A partir de 1928, des films distribués par la Société "Métro-Goldwyn-Mayer" : "La chair et le diable" (avec Greta Garbo), "Charlot, roi de la cambriole" et "Tarzan" qui, nous dit le commentateur, "présente des qualités mais a le grave défaut de l'invraisemblance"

b) Parmi les reportages, plusieurs sont consacrés à des événements saônetloiriens :

- 12 à Chalon-sur-Saône : le carnaval (plusieurs fois), la première excursion (en 1930) de la Société d'Histoire et d'Archéologie…

- 5 à Mâcon : les fouilles à Solutré (par Gabriel Jeanton), la première fête du vin (en juin 1933), la fête du centenaire de Jocelyn (septembre 1936) ou cette interrogation identitaire (n° 46) "les Mâconnais sont-ils Bourguignons ?"…

- 4 au Creusot : une manifestation espérantiste (en 1923), une représentation théâtrale de la Compagnie du Vieux Colombier de Jacques Copeau (en 1925) et, sous la plume de G. Riguet, le CR des expositions annuelles de la Société creusotine des Beaux-Arts ;
en 1935, à côté des peintres Jean Laronze, François Nicot et du sculpteur René Davoine, mon père énumère quelques-uns des peintres creusotins présents : MMes Henri Baud et Marcelle Charmeau, MM. Raymond Rochette, Claude Pallot, René Guyon, etc

- 2 à Autun-Le Beuvray : la représentation de la pièce "Œdipe Roi" au Théâtre Romain (1924) et la Fête celtique des Feux (en mai 1925)

- 1 à Charolles : l'inauguration (en 1923) d'une plaque de marbre (offerte par Jean Laronze) sur la maison natale du "grand écrivain d'art charollais" Henry Havard.

- 1 à Tournus (présentée en 1926 comme une "petite ville triste, au bord de Saône, et renommée pour ses femmes belles et légères") : la "visite de l'église romane Saint-Philibert".

Au total, que retenir de cette analyse ?

- D'abord, l'intérêt marqué pour les Arts (noté dès le premier regard sur la couverture de la revue), notamment pour la musique (spécialité du Directeur Albert Heuvrard) et pour la poésie, la poésie idéale, aussi pure que ce bouquet ("La Moisson blanche" du n°179 de 1935) offert par mon père à sa jeune épouse :

Nous avons moissonné les marguerites blanches
Dont la nappe joyeuse égayait la prairie.
C'était comme une vague à la crête jolie,
C'était comme un cortège en robes de dimanches.

Au loin, devant l'ombrage obscur et bleu des haies,
On ne distinguait plus nulle fleur égarée :
C'était un grand feston de neige un peu dorée,
Un fouillis de blancheurs et de dentelles gaies.

L'eau du ruisseau luisait aux courbes des vallées,
Les oiseaux s'ébattaient dans les frondaisons vertes.
Nous nous penchions heureux vers les moissons offertes
Et nos bras étaient lourds de gerbes étoilées.


Poésie pure… mais, en même temps, on voit que le poète reste enfermé dans sa représentation socio-culturelle caricaturale : "Les poètes ont mauvaise presse, dit ce critique, on les accuse de trop regarder le ciel et pas assez la terre …"

En somme, ce Miroir social d'avant guerre ouvre ses pages aux poètes mais n'oublie pas leur peu d'utilité… marchande ! Comme aujourd'hui !

- Une autre évidente inclination porte la Revue vers le domaine de la Religion.
Les exemples abondent d'une représentation institutionnelle dominante de la foi chrétienne. Voici, parmi d'autres, le sujet de quelques articles :
* Edifices : l'Abbaye de Cîteaux (n°172, 11p.)
* Evénements : Intronisation de Mgr Petit de Julleville qui (en 1929) prononce, dans la Cathédrale de Dijon, un hommage (de 7 pages) au Maréchal Foch.
* Conférence sur "les guérisons miraculeuses de Lourdes (en 1932).

- Autre thème récurrent dans cette Revue d'après "Grande Guerre" : la Patrie, avec l'apologie de "La Marseillaise" de Rouget de Lisle et surtout l'intérêt pour la Région "Alsace-Lorraine" marqué dans plusieurs numéros.

Il est clair que l'époque de publication du Miroir Dijonnais et de Bourgogne imprime sa marque sur les sujets retenus.

Par exemple, les chroniques cinématographiques ne commencent qu'en 1928 ; elles se développeront mais, en 1930 encore, Le Miroir confie que : "le film parlant n'a pas tout compris" et qu' "il demeure de nombreux et fervents adeptes du film muet".

Mais les valeurs dominantes émergeant du contenu ressortissent à l'évidence d'une représentation bourgeoise de la société.

La "Capitale des Ducs" est alors un ville " bien pensante", attachée aux valeurs traditionnelles.

Cette orientation "politique" (au sens général) n'était certes pas celle de Georges Riguet, instituteur laïque et, de 1926 à 1936, journaliste anticlérical, impertinent et progressiste à "La Gueule Noire" du Bassin Minier …

Mais, en vérité, les revues bourguignonnes "culturelles", ouvertes à un jeune homme, dégagé des obligations militaires depuis peu et poète de surcroît n'étaient pas nombreuses !

Et pour aiguiser sa plume, pour se faire connaître du grand public, un écrivain creusotin débutant n'avait sûrement pas le choix !

En 1926-27, les souvenirs militaires inspirent, en effet, ses premières contributions littéraires au Miroir.
Exemples : l'évocation de l'Oasis de Gabès, ou bien "L'Extase", ce poème sur Salammbô (en 1926) pour faire rêver les Militaires… et les autres car, à vingt ans, n'en doutons pas, le sergent Riguet avait lu Flaubert :

Elle a quitté ses bracelets, son collier d'or,
Ses lourds anneaux d'oreille et sa simarre blanche.
Ses longs cheveux défaits coulent jusqu'à sa hanche,
Et l'on voit se dresser le marbre de son corps.

Dans le brouillard d'argent que le ciel tiède épanche…
La flûte et la cithare ont uni leurs accords,
Et, glissant lentement comme un ruisseau qui dort,
Le grand Python sacré sur son col nu se penche.

Les noirs anneaux tigrés s'enroulent à ses flancs,
Elle étreint la peau froide entre ses cuisses chaudes
Et ses yeux clairs ont de durs reflets d'émeraudes.

Tout son être frémit voluptueusement,
Et dans son cœur intime elle appelle le jour
Où l'homme la fera vibrer ainsi d'amour...


• Entre 1926 et 1934, Les souvenirs d'enfance au village font l'objet d'une dizaine d'articles : des contes, des rélexions philosophiques ou des nouvelles accrochés à des événements particuliers, à des lieux, à des habitants ou des membres de la famille comme dans cet extrait où le grand-père renseigne le gamin dénicheur de nid (n° 104 en 1928) :

…Quand je revins, le nid n'avait plus qu'un occupant, un oiselet plus gros qui avait jeté les autres par-dessus bord. C'est ainsi que je fis connaissance avec monsieur le Coucou.

Mon grand-père à qui je racontai l'aventure éclaira mon entendement : "Les coucous ne sont pas des oiseaux comme les autres. Ce sont des égoïstes, des coureurs, des sans-cœur. La femelle laisse à d'autres le soin d'élever ses fils. Dès qu'elle a pondu son œuf dans le nid d'une honnête fauvette ou d'un sage pinson, elle s'envole ailleurs courir la prétentaine."

Puis mon grand-père fit suivre des considérations plus générales touchant la ressemblance de certains individus de sa connaissance avec ces infâmes coucous…


• Georges Riguet observe "les bêtes et nous" que nous ne savons pas comprendre ("Pour cela il faut un cœur", dit-il en 1928) et, dans une demi-douzaine de contes, il évoque d'autres malheureux : un pauvre vieux déboussolé par un héritage, un écolier inconsolable d'avoir perdu un camarade, un simple d'esprit…

Si vous voulez bien nous écouterons un extrait de cette nouvelle villageoise tragique inspirée probablement par un fait-divers réel de 1927 (n° 93) :

On le rencontrait rôdant par les prés et les vieux chemins, longeant les haies, mâchonnant entre ses dents des mots sans suite, fuyant les gens. C'était un pauvre être débile et tourmenté. Il avait la taille d'un enfant de treize ans et un visage vieillot, ridé, troublé de tics. Les gens du pays l'appelaient "le simplâ", le simple d'esprit. Ils le plaignaient de cette pitié molle, inactive, résignée, de l'homme des champs, et l'évitaient. Un fermier qui avait connu les parents du fou lui donnait à manger et, l'hiver, le laissait coucher dans son foin.

Quand le mois de juin arrivait, le "simplâ" voyait, tous les ans, les gars de son hameau s'en aller au bourg fêter la Saint-Gervais. Avec les filles, ils partaient endimanchés, tapageurs, ivres de force et de chansons. Et, ces jours-là, le "simplâ", tout désemparé, abandonnait ses fagots et le bord de son étang. Pieds nus, dépenaillé et se cachant comme un chien errant, il suivait de loin la bande joyeuse. Puis, à proximité du bourg, écoutant soudain le flon-flon de la fête, il s'arrêtait, s'étendait par terre et restait là, tout son être tendu vers ces éclats et ces sonorités qui représentaient sans doute confusément dans son âme un impossible bonheur.

Une année, il n'y tint plus… Lorsque, la nuit venue - une nuit d'été, chaude et bleue, semée d'étoiles - il entendit avec plus de netteté le tapage de la foule et des orchestres, il fut comme fasciné. Malgré la crainte obscure qui l'emplissait, il marcha vers le bruit…

Sur la grand'place où s'agitait une cohue en liesse, il eut un beau succès.

Lorsqu'on le reconnut, ce fut une stupéfaction. Jamais on ne l'avait vu au bourg. Jamais on n'avait pu l'examiner d'aussi près. Alors, comme rien n'est aussi cruel qu'un peuple en gaieté, on oublia qu'il était fol et misérable, on ne vit plus qu'un pauvre monstre grotesque. La surprise passée, on éclata de rire. On se pressait pour l'examiner et, d'un bout de la place à l'autre, il n'était qu'un cri : "Le simplâ !"

Egaré dans la cohue malveillante et féroce, tiraillé, pincé, bousculé, l'idiot grimaçait, hoquetait, se jetait à droite et à gauche comme une bête emprisonnée. On voyait rouler ses gros yeux désespérés ; il n'effrayait plus : on se sentait en nombre.

Une heure durant, le fou fut ainsi malmené, épouvanté… Et, le lendemain de la fête, on repêcha dans l'étang un cadavre chétif et crispé. Ce dont personne ne s'émut : un "simplâ", vous pensez !


• Curieusement, c'est entre 1928 et 1931 que mon père confie au Miroir des réflexions sur la poésie. Il proposera des poèmes pendant toute sa collaboration à la revue mais on dirait qu'entre 24 et 27 ans, il prend vraiment conscience de ses dispositions littéraires et de la nature de son art.

Il avance que seul importe "la souveraine émotion" qui peut jaillir aussi bien dans un film que dans un texte. Puis notre jeune poète célèbre des entités qu'il considère inhérentes à la poésie :

1) l'Aventure

2) le Merveilleux

3) et puis la Fantaisie, cette sœur gracieuse de l'Aventure :

"O Fantaisie, songe et mensonge, subtile essence du rêve et de l'esprit, ton rire se mêle au vent, au tintement des grelots, à la chanson des oiseaux ; tu pétilles et suspends des guirlandes dans la tête de tous les rimailleurs, Fantaisie, limeuse de mots, ciseleuse de phrases absurdes et adorables, seule tu sais semer notre vie de ces milliers de menues aventures imprévues sans quoi la Vie ne serait rien."

• Après 1930, ce sont des impressions de voyage ou des réflexions philosophiques (qu'il développera par la suite.

• Puis apparaissent articles et poèmes consacrés à la Bourgogne, au Morvan, à la Nature… production qui se prolongera pendant la vie entière de Georges Riguet.
Signalons, en 1930, un long article (17 pages, sur 3 numéros) intitulé "Scènes bourguignonnes".
Et, en 1935, un plaidoyer pour la cité du Creusot "calomniée" par Maupassant ("Non, Le Creusot n'est pas une ville noire. C'est une ville assez propre même et coquette ; et, la nuit, la cité se transfigure et s'embellit…").

Mais notre Région et les saisons sont surtout vantées dans des poèmes ; parmi les plus connus, certains ont été créés pour Le Miroir. Citons, en 1933, l'hymne à la gloire de notre Bourgogne dont voici trois des huit strophes :

Bourgogne, sol joyeux, coteaux ensoleillés,
Vignes à l'infini, vallonnements rustiques,
Lieux que le ciel dota de présents magnifiques…
C'est plaisir de chanter vos attraits déployés.

Tant de célébrités ont grandi ton renom,
Province au sang mêlé, franque autant que latine,
Rameau, Buffon, Prud'hon, et Greuze et Lamartine…
Qui douterait encore du génie bourguignon ?

Terre de bonne humeur et de fidèle amour,
Ton charme est sans pareil, o mon pays burgonde.
Heureux qui peut chez nous venir mener sa ronde !
Heureux qui trouve ici son bien de chaque jour !


Au total,

Une quinzaine de poèmes et autant de réflexions culturelles, une douzaine de contes ou légendes, et le même nombre d'écrits "de terrain" (impressions de voyage, scènes bourguignonnes, bibliographie…), voilà la substance de la contribution de Georges Riguet à la revue culturelle Le Miroir Dijonnais et de Bourgogne, entre 1926 et 1939.

Dans l'ensemble, cette contribution aura paru, n'est-ce pas, extrêmement variée selon la forme et le fond, comme si notre écrivain "faisait ses gammes" sur les motifs majeurs d'une partition qu'il interprétera toute sa vie. Poèmes, souvenirs d'enfance, contes innombrables, considérations culturelles, souvenirs militaires et touristique, etc. , tout déjà se reflète déjà dans ce Miroir.
Mais, comme nous le disions encore, ici, ces dernières années, la merveille est que la justesse et l'élégance de son écriture des années 1930, nous l'admirerons, par la suite, tout au long de son jeu.

Et puisque nous parlons qualité, reconnaissons qu'elle ne manquait pas parmi les productions d'antan que ce Miroir magique restitue… Bien sûr, nous l'aurons remarqué, le style est académique et la matière est interprétée avec un code de signification de type traditionnel, commun, sécurisant, valorisant les valeurs établies de la société et une culture promotionnelle que les jeunes artistes ne pouvaient récuser s'ils voulaient pouvoir s'exprimer.

Mais aussi, cette "Revue régionaliste illustrée" nous aura paru sérieuse, appliquée à célébrer le mérite et la beauté, selon la conception du moment, ouverte aux publications artistiques. On y voit la poésie, l'humour, l'amour de notre Région, l'humanisme, l'attachement aux gloires du passé…

Nos modernes "médias" gagneraient peut-être à regarder dans ce Miroir et à reconnaître que si leurs traits ont perdu des rides, ils accusent souvent maintenant des plis plus grossiers …

Enfin, bien sûr, cette analyse inspire une nostalgie (que reste-t-il en nos mémoires de tant de noms "illustres", honorés alors par l'ensemble de la société ?) et elle nous incite à la modestie. Mais tous ne sont pas oubliés puisque le poète et écrivain creusotin Georges Riguet est toujours parmi nous ; nous connaissons mieux maintenant le milieu culturel où s'est forgé son génie littéraire.

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil