Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

Allocution prononcée au Château de la Verrerie du Creusot lors de la cérémonie de Remise du Prix de Poésie Georges Riguet, le samedi 11 avril 2015.

Mesdames, Messieurs,

Lorsque les amis jurés m'ont suggéré d'évoquer le lien de Georges Riguet avec l'enfance, j'avoue avoir un peu "tiqué" (comme on dit) car, assurément, ce thème est grandement abordé dans plusieurs de mes analyses précédentes. Dès 1998, mon premier article n'observe-t-il pas que :

"le fond de la production littéraire de Georges Riguet est orchestré autour de trois motifs liés entre eux : la campagne, l'enfance et le rêve" ?

Et l'enfance, on l'a dit, est le thème majeur qui domine les deux autres :

-il s'enracine à la campagne, à Uxeau, où mon père passe une grande partie de ses quinze premières années, en retenant une foule de souvenirs précis.

-il se manifeste par le goût du rêve, un attrait qu'il reconnaît dès 1930

-Et puis, la marque de son enfance déborde, d'une part, sur une ouverture compréhensive à la jeunesse présente dans son activité d'enseignant ("c'est elle qui fait le monde, dit-il en 1938, c'est elle qui garde l'esprit libre"), et, d'autre part, déborde sur la compassion pour tous les faibles : rappelons que dans ses contes, par exemple, près des trois quarts des personnages sont des êtres vulnérables… il s'agit des simples, des malheureux aux rêves désespérés, des animaux de la nature…

La personnalité profonde de Georges Riguet s'appuie donc sur ces trois motifs : campagne-enfance-rêve… Mais nos causeries ont souligné aussi qu'avec l'âge une autre triade (ville-maturité-raison) s'ajoute aux composantes de base, en les contrôlant sans les supprimer, en les sublimant pourrait-on dire, tant il est vrai qu' "on devient poète en restant enfant et sur terre" .

Certes, Georges Riguet aime le rêve ; mais il ne veut pas être dupe de ses promesses :

Il arrive sans qu'on y songe
L'extravagant perceur de mur.
Il surgit du réduit obscur
Où jamais nul regard ne plonge (…)

Pourtant, prenez garde aux beaux songes :
Autant qu'adroit cambrioleur,
Le rêve est un charmant parleur,
Mais il ne dit que des mensonges !…


Et il garde les pieds sur terre :

-dans sa ville du Creusot qu'il réhabilite dans Le Creusot, cité calomniée ou caractérise avec pittoresque dans Images creusotines ou anime dans l'Association pour Personnes âgées de son quartier Croix Menée-Chanliau

-dans son département et sa Région où il entretient maintes collaborations,

-dans son pays qu'il défend au cours de sa campagne militaire de 39-40 racontée dans son livre Les Guerriers sans fureur.

-dans les idées contemporaines aussi (relativité de la science, progrès matériel et carence morale, conduites addictives, etc) qu'il aborde toujours avec bon sens car, s'il est prudent à l'égard de tout ce qui n'est pas raison, sa vigilance surveille la raison elle-même ("S'efforcer à trop de raison, dit-il, n'est pas la plus sûre manière de ne pas déraisonner")…

Son idéalisation du passé n'est donc pas celle d'un esprit chimérique : Georges Riguet sait, à la fois, rester enfant et sur terre, avec fidélité aux jours passés et sagesse dans la vie présente.

La présente réflexion essaiera donc d'approfondir, en l'illustrant d'extraits, le contenu de plusieurs de ses œuvres tournées vers l'enfance et vers la jeunesse.

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Parmi les ouvrages qui intéressent les enfants
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I/ - On pense d'abord, bien sûr, aux poèmes dont voici quelques extraits.

I/A/ - Déjà, en 1929, dans le recueil Croquis, on rencontre des caricatures

- de personnages connus (comme le facteur) :

… D'un bout à l'autre de l'année,
Inlassable il fait sa tournée,
En maudissant tous les matins
Les Postes et les Télégraphes
Sous son sac bourré de plus d'un
Millier de fautes d'orthographe…

- ou d'animaux (comme le coq) :

Sur le fumier, grattant la paille,
Il coquerique et fait ripaille.
C'est un sultan, de biens comblé.
Son aile bat, sa queue est belle
Et sa crête resplendit telle
Un coquelicot dans les blés.

- animaux dont on suggère, parfois, la triste destinée (cf le crapaud) :

Epouvantable, honni du monde,
L'ornière est son chemin (…)
Et le soir, pourtant, quand s'est tue
L'humaine rumeur, et que rien
N'émeut le grand calme aérien,
L'humble monstre alors s'évertue
A nous flûter avec douceur
L'affreux désespoir de son cœur.

I/B/ - Mais ce sont surtout les quatre-vingts textes de La Petite Muse (sélectionnés en 1989 au Grand Prix National de Poésie pour la Jeunesse et publiés en 2007 aux éditions L'Eden du Ménestrel) qui proposent aux enfants une réalité :

I/B/1/ transfigurée par d'amusantes métamorphoses

- de la Nature

Père Hiver a mis ses bottes ;
Père Hiver a pris sa hotte.

Les toits ont des capuchons
Et des bonnets de coton.

Les grands arbres sont tout blancs :
Les grands arbres sont tremblants. (…)

- des objets

Tu bondis comme un cabri,
Joli ballon, mon ami.

Tu t'emballes, tu t'emballes…
Et moi, je perds ma sandale ! (…)

- du village

Dans le village,
Gris tout à coup,
La nuit s'engage
A pas de loup…

Le soir promène
Sur le sentier
L'ombre soudaine
D'un peuplier…

Trouant la brume
De son point d'or,
Un feu s'allume ;
Un autre encor…

- des heures

L'une chante, et l'autre pleure.
L'une est blonde et va rêvant,
L'autre danse avec le vent
Qui l'amena tout à l'heure. (…)

- ou d'une école de rêve que nous interprèterons en entier…

REVE D'ECOLIER

Sur le bord du dictionnaire,
un bouvreuil s'était posé
Qui lisait à sa manière
Ses lettres de l'abécé.

Autour de la mappemonde
Voguait un papillon blanc.
(Il faisait le tour du monde,
Comme autrefois Magellan).

Un corbeau portant lunettes
Écrivait au tableau noir
Toutes sortes de sornettes
Sur le compte du renard…

Pendant la leçon d'histoire
Où l'on eût pu s'ennuyer,
Une souris venait boire
Dans le trou de l'encrier…

La classe était envahie
Par tout un peuple charmant,
Qui, du chevreuil à la pie,
Donnait son enseignement.

Le dindon parlait grammaire,
Le chat comptait sur ses doigts,
Et l'âne occupait la chaire
Sans qu'on sache trop pourquoi !

D'orthographe et d'analyse,
Nul n'avait souci beaucoup,
Attentif comme à l'église,
On écoutait le coucou.

A peine y pourrez-vous croire,
Tant le cas est peu fréquent :
Tous les livres de l'armoire
Avaient pris la clé des champs !

Ne sachant plus où se mettre,
Et très gêné dans son coin,
Le maître n'était plus maître,
Ni du mètre, ni de rien...

…Pourtant, jamais les élèves
Ne s'étaient si bien tenus,
Tant cette école de rêve
Plaisait à nos ingénus.

Chacun, selon son caprice,
Disposait d'un oreiller ..
C'est le moment où Maurice,
Dans son lit, s'est réveillé.


I/B/2/ Cette réalité transfigurée est aussi peuplée d'enfants joyeux…

En chemin, j'ai rencontré
La fill' du coupeur de paille;
En chemin, j'ai rencontré
La fill' du coupeur de blé. (…)

Le Roi n'est pas invité:
Qu'il s'en aille, qu'il s'en aille!
Le Roi n'est pas invité:
Qu'il s'en aille en liberté! (…)

… d'animaux personnifiés :

- prêtant à rire

* dans leurs attitudes (comme ce petit chat)

C'est un nez délicat
Qu'une odeur émoustille.
Le grand feu qui pétille
Lui cause du tracas… (…)

* ou dans leurs conversations (comme celle des pigeons)

"Quel joyeux matin, ma chère voisine !

- Quel azur charmant, monsieur mon voisin !
A peine le vent frôle-t-il nos plumes,
Et le beau soleil luit sur le jardin." (…)

- et aussi animaux dont la triste destinée est suggérée

* comme ces moutons que l'on conduit à l'abattoir

(…) Car nous n'avons pas de veine
Plus que de barbe au menton.
Un maquignon nous emmène,
Mène, mène…

* ou ces perdrix que l'on pourchasse

Un matin, les chasseurs ont franchi la colline…
"Bel enfant dans la campagne,
Entends mes cris désolés.
Nous étions douze compagnes
Dans les blés.


II/ Après les poèmes, on pense ensuite aux innombrables contes pour enfants écrits, surtout, entre 1920 et 1939, puis entre 1947 et 1986.

"Contes qui reposent la tête des enfants de la peine affreuse qu'ils prennent à comprendre le monde", dit Paul Cazin,

contes qui, là encore, promènent le lecteur dans :

- un monde enchanté par le rêve, comme par exemple :

"Les lumières de la rue" (la nuit de Noël, Joël rêve à des jouets merveilleux ; mais à son réveil, ses cadeaux sont plus modestes)

- un monde extraordinaire de légendes vertueuses comme par exemple :

"Le Roi de carton" (la fille du Roi des pipes en sucre ne veut pas épouser le Prince Ildefonse car ce dernier est paresseux et vaniteux)

"Le Roi des rats" (Pour lutter contre les chats, l'assemblée des rats a élu un général ; mais un chat survient et tous se sauvent)

- un monde animé où les entités naturelles possèdent une âme, comme par exemple :

"Le vent et la rivière" (une rivière qui appelle la pluie à son secours pour se défendre du vent…)

- un monde d'aventures comme par exemple ce conte intitulé :

"Bon vin" (publié en 1935 dans la revue Les Primaires)

dont nous lirons un extrait car cet épisode mémorable se situe au Creusot…

Dans la cuisine, sur la table recouverte d'une toile cirée, Marcel Bériaud essaie de finir ses devoirs.

Mais voilà la mère qui rentre :
"Ferme tes cahiers, gamin. Ton père n'est pas loin de rentrer. Va prendre un litre de vin à la Coopérative, va vite".

Trop heureux de cette détente, Marcel court prendre le petit carnet où l'on inscrit les achats, fourre calepin et litre dans un cabas, et quitte la maison en sifflotant.

Qu'il fait bon rue-aux-Puits ! L'air sent le printemps. Des "minons" tout neufs se balancent au noisetier du jardinet du père Ménard. La mère Brossu a mis du linge à sécher sur une corde devant sa porte. Au gai soleil nouveau, toutes les bâtisses qui bordent la rue-aux-Puits paraissent plus avenantes et les longues écharpes sombres qui flottent là-bas, au-dessus du Creusot, se déploient aujourd'hui sous un grand ciel clair.

Marcel arrive place de la Croix-Blanche où se trouve le magasin de la "Coopérative", avec sa devanture jaune-canari. Le gamin tend son litre à la marchande, puis, son panier lesté, s'apprête à prendre le chemin du retour.

Mais au croisement de la rue du Tonkin, des voix le hèlent : "Hé, Bériaud !"

Richard, qu'on nomme aussi Bijou, et le grand Baudequin, arrivent traînant la semelle. "Où que te vas ?"

Marcel montre son cabas : "Faut que je retourne à la maison poser mon litre. Je ressortirai après si vous voulez".

Mais Baudequin le rouquin en décide autrement : "Viens d'abord avec nous jusqu'à la Promenade !"

La "Promenade" est une allée ouverte dans un bosquet d'acacias et de sapins voisin de la rue duTonkin. C'est un coin tranquille.

"Assoyons-nous une minute, les copains !" C'est encore Baudequin qui parle. Son visage chafouin, piqué de taches de rousseur est drôle à voir. Une casquette trop large lui casse les oreilles… Près de lui, Bijou a l'air d'un bambin rose. Tous deux sont des futés.

Les garçons s'installent sur le talus, au bord de l'allée et Marcel pose à côté de lui son cabas garni. On bavarde un moment ; mais Baudequin s'exclame brusquement : "Bon sang, j'ai soif, moi !"

Un coup d'œil vers Marcel complète éloquemment la pensée du rouquin. Bijou ricane d'un air entendu…

Bériaud proteste : "Non, non, mon père me battrait !

- Quel couillon tu fais, toi ! Suppose qu'on boive seulement un coup chacun : tout à l'heure tu finis de remplir le litre à la pompe, et ni vu ni connu !

- D'accord, concède alors Marcel, mais rien qu'une goulée, hein !"

Déjà le grand a empoigné le flacon. D'une dent solide, il amène le bouchon, puis collant le bec au goulot, hop, lève le litre en l'air. On entend un glouglou avide…

"Assez, assez", crie Bériaud.

Le rouquin s'essuie le menton et passe le litre à son acolyte Bijou. Et, à tour de rôle, celui-ci et Marcel boivent à la bouteille… "ça fait tout de même du bien où ça passe, s'exclame Baudequin
- ça réchauffe", énonce à son tour Bijou…

Tous les trois jabotent pendant cinq minutes puis Baudequin se remet sur son séant : "Hé, Queulot, tu nous payes une autre tournée ?"

Et, sans attendre la réponse, il empoigne à nouveau le carafon. Bériaud tempête, crie, mais l'autre s'est déjà servi et passe la bouteille à Bijou. Il ne reste plus au malheureux Marcel - que voulez-vous - qu'à essuyer le goulot à son tour !

Bientôt, à moitié ivres, les lascars n'ont plus qu'une idée en tête : vider la bouteille ! Et, sitôt dit, sitôt fait, d'une dernière sucée, le biberon est nettoyé.

On se sent à présent la tête pleine de musiques. Les arbres du boqueteau dansent la ronde. Bijou chante à tue-tête. Les deux autres s'esclaffent et jettent leur casquette en l'air. La maison, les taloches des parents, les problèmes de l'école… tout est oublié :
La vie est belle !

III / Ainsi, les enfants s'enchantent (on devrait dire "s'enivrent") avec une réalité animée par des aventures ou des fables exemplaires, une réalité malicieusement changée, comme (après poèmes et contes) dans toutes les Histoires de notre écrivain.

III/ A/ Histoires de bêtes, d'abord, (publiées en 1932), qui se déroulent dans un drôle d'univers et une nature enchantée.

Par exemple dans "La course de minuit", les bêtes des champs se chamaillent en décrivant la lune :
"C'est un ver-luisant, dit l'un, c'est un fromage blanc assure un autre, c'est un miroir ou un nid ou un œuf frais pondu…"

Et ces bêtes, bien entendu, sont enregistrées à l'état civil : voici Bossu le lièvre, Barbelé le hérisson, Moustachu l'écureuil, voilà aussi Col-Blanc le martin-pêcheur et le perroquet Bourru qui répond aux questions "d'une voix gutturale où perce encore un léger accent africain"…

Car les animaux parlent, pensent, tourmentés parfois par l'homme. Ainsi, "Jocko, le singe savant", enchaîné misérablement "souffre dans sa chair et dans son âme" et déteste son dresseur…

Leur comportement a des faiblesses humaines. Par exemple, les oiseaux du village harcèlent Nébu, la petite chouette, qu'ils considèrent comme une étrangère, une "semeuse de crépuscule dont les ailes couleur cendre évoquent la tristesse et la mort"…

Mais aussi, parfois, les réactions des bêtes sont admirables : le chien Farouche que le petit berger orphelin Jean Nicot a sauvé restera fidèle au berger lorsque le cruel fermier les aura chassés.

Dans cette dizaine d'histoires, on voit donc Georges Riguet humaniser les bêtes, avec humour souvent , pour faire rêver les enfants et les inviter en riant à respecter ceux qui sont différents. Et parfois, également, il cherche à émouvoir en rapprochant la misère des animaux de celle de certains enfants maltraités.

III/ B/ Le Bazar aux histoires (1948), pareillement, est un drôle de magasin où
- sur les rayons, on trouve "le Vent, le Feu et l'Eau" en train de discuter pour savoir qui passera par la plus petite ouverture,
- le roi Dagobert qui (le jour de son mariage) multiplie les bévues,
- et "le Chat débotté" qui ne parvient plus à mettre un pied devant l'autre ("car il a perdu l'habitude de faire des pas de chat-sans-bottes")…

Tout cela agrémenté d'exclamations savoureuses ("Cornemuse et pomme de pin, si ce damné temps continue, nous allons être noyés vifs" !) et de réflexions de créatures pas si "bêtes" que ça : ainsi la souris Museau-Pointu qui s'invite dans une salle de classe parvient à lire ses lettres :
"
- le i, c'est un petit bonhomme qui jette son chapeau en l'air
- le o, c'est une lucarne ronde
- le n, c'est le trou du chat dans la porte du grenier
- le s, c'est la couleuvre qui a mangé une de mes sœurs
"
etc,etc

Dans ce "Bazar", les histoires peuvent donner de bons conseils.

Par exemple, bien que le lapin Serpolet ait refusé d'héberger dans son terrier Chanterelle et Patte-Rouge (deux perdrix traquées par les chasseurs), ces dernières ne sont pas rancunières et, quelques jours après, accueillent Serpolet blessé…

Autre exemple édifiant : Comme le petit Nègre Bouliboula ne veut pas travailler à l'école ("Bouliboula pas bêta mais Bouliboula pas boulot !"), le sorcier lui jette un sort : des oreilles d'âne lui poussent jusqu'à ce qu'il devienne studieux en classe.

La plume de l'écrivain, ne l'oublions pas, est aussi celle d'un pédagogue…

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Parmi les ouvrages qui intéressent les adolescents
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Dans les Contes de mon village (1933) et Les Histoires d'Antonin Muset (1953), Georges Riguet s'adresse aux plus grands, en racontant des plaisirs qu'il connaît bien puisqu'ils sont vécus à la campagne.

Dans "mon village", on joue aux chasseurs, aux pêcheurs, on admire les diableries du Jean Brulot, le vieux sabotier "à la réputation d'envoûteur", et puis on fait des sottises plus ou moins réussies : par exemple, les jeunes maraudeurs (de pêches et de raisins) qui se sont cachés dans "la cabane-aux-lézards, sont enfermés par le propriétaire…

"Les histoires d'Antonin Muset" - une vingtaine de chapitres (avec appareil pédagogique) constituant un manuel de lectures pour cours moyen et classes de 8ème et 7ème - sont plus abondantes et tout autant représentatives des souvenirs de l'auteur. A l'évidence, le jeune Antonin ("curieux, remuant et sans grand souci" comme dit la préface) qui vit à Melville, c'est Georges (Riguet) à Uxeau…

Les faits et gestes rapportés là montrent qu'on a affaire à de grands garçons ; l'empathie soumise et émerveillée de l'enfant a changé.

- D'abord, elle est devenue plus expressive ; les compagnons sont imaginatifs, prompts à l'enthousiasme comme à la peur : par exemple, en envisageant une "chasse au trésor" dans un vieux manoir délabré, le groupe fait des rêves :

"Nous nous faisions du vieux château une image extraordinaire, pleine de séduction et d'attrait, avec mille possibilités d'aventure, et les moindres racontars en rapport avec l'antique bâtisse trouvaient en chacun de nous l'auditeur le plus passionné"

Mais, au moment d'atteindre le but, l'exaltation est retombée… "Nous retrouvions nos craintes passées. Aucun de nous n'avait oublié les menaçantes légendes dont s'accompagnaient à Melvile tout ce qui avait trait au vieux château, et nous hésitions soudain au seuil du domaine interdit"…

- Ensuite, les histoires ont davantage de séquences collectives, constituées par des expériences, des jeux ou des "exploits" qui finissent souvent de travers.

Ainsi, pour imiter les légendaires attaques de diligence, les garnements se masquent et se postent en embuscade sur le passage de la voiture à bourrique du Père Laballe ; mais ce dernier empoigne son fouet et, rapidement "fait le vide autour de lui"…

Un autre jour important, c'est celui où, pour la première fois, l'un des adolescents exhibe une bicyclette. "C'était, dit le narrateur, une solide machine, plus proche de la charrue araire que des élégants vélos qu'on voit aujourd'hui sur les routes". Tous veulent l'essayer et Louis Morlet qui se vante de pouvoir rouler les yeux bandés finit sa démonstration dans un gros buisson d'aubépines

- De plus, ces épisodes ont maintenant des ressorts culturels car ils s'appuient sur des événements pittoresques survenus dans le village,

comme la capture d'un lièvre blanc suivi d'une dispute de voisins…

ou la préparation de "la goutte" (d'eau-de-vie) qui attire les ivrognes du coin (et les polissons).

Expressives, collectives, culturelles… les aventures se sont donc adaptées à l'âge des lecteurs. Mais les héros restent sensibles et ils peuvent être exposés aux excès, à "l'hybris" grec caractéristique de la jeunesse ("Chacun livré ainsi à soi-même, le démon d'orgueil nous saisit" avoue un pêcheur d'écrevisses passionné…).

Mais aussi, ils sont capables d'actions généreuses comme celle d'offrir (le jour du Mardi Gras) "un grand cabas plein jusqu'au bord de beignets encore chauds" à une famille défavorisée…

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Pour conclure
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Au terme de cette analyse d'un contenu qui présente aux enfants la vision empathique d'une réalité merveilleuse et aux adolescents une approche ludique, collective et passionnante de cette réalité, nous voyons que Georges Riguet a su conserver les souvenirs de sa jeunesse de façon maîtrisée car il s'adresse à ses lecteurs avec une préoccupation à la fois artistique et psychopédagogique.

En effet, s'il a pu intérioriser son paradis d'enfance, avec une telle plénitude sensorielle que, toute sa vie, il verra le monde naturel dans ce qu'il a de merveilleux, de douloureux, de fantaisiste, cette faculté lui permet de créer une nature poétique familière aux jeunes, tout en leur suggérant des conduites morales et une attitude bienveillante pour les faibles.

Mon père a vraiment pris conscience de cette disposition vers vingt-cinq ans, je crois, en en mesurant à la fois avantages et dangers. Il ne l'a jamais reniée ; il était heureux de l'avoir, en sachant qu'il faut veiller à la diriger, sans en être le jouet.

Son manuscrit "Douzième année" rappelle que "la vie a deux côtés dont l'un est pour les hommes et dont l'autre est pour les enfants".

Lui, aura fait la différence, en conservant précieusement le premier côté, en prêtant attention à ce que dit l'enfant qui vit encore dans notre cœur, pour rire, rêver, apprendre... Et le poète nous invite à ne pas avoir honte de cet enfant toujours vivant en nous : essayons de lui faire plaisir, conseille-t-il, même si cela signifie agir d'une façon inhabituelle…

En attendant la fin du voyage…

Si glorieux que soit ton rêve
O voyageur, la mort te suit,
Car, pareil au vent qui se lève,
Le temps s'en va, le temps s'enfuit…

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil