Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

ANCIENS LIEUX DE DIVERTISSEMENTS POPULAIRES CREUSOTINS

Lettre de Georges Riguet (novembre 1997)

Allocution prononcée au Château de la Verrerie du Creusot
lors de la cérémonie de Remise du Prix de Poésie Georges Riguet, le samedi 12 avril 2014.

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Chers amis,

A l'occasion de précédentes causeries, j'ai plusieurs fois rapporté des souvenirs de Georges Riguet : par exemple ceux de son enfance, de sa profession, de ses périodes militaires, etc. Sa mémoire sensible enregistrait tout ce qui constituait sa vie avec une précision étonnante et, lorsqu'un stimulus réveillait le passé, il le restituait dans des conversations ou dans l'exercice de son art d'écrivain.
Parfois, l'art et la conversation se rejoignaient dans son courrier.

C'est ce que j'ai constaté, par exemple, en découvrant plusieurs pages envoyées le 16 novembre 1997 à l'une de mes amies d'enfance dont les parents entretenaient de bonnes relations avec les nôtres. D'abord, mon père remercie pour la "gentille lettre" (reçue en octobre) où notre amie lui a parlé des communes distractions des familles dans Le Creusot d'après-guerre. Il confie à sa correspondante que cette évocation l'a "particulièrement touché". Il lui dit : "C'est comme si, brusquement, toute une étape de notre vie avait repris sa place dans ta pensée et dans la mienne".

Notre père était alors nonagénaire ; il ne lui restait pas cinq mois à vivre et voilà qu'une lettre reçue ranimait, détaillait en lui certains moments agréables des années écoulées dans sa ville du Creusot. Nous allons écouter les propos tenus. Sans doute, ressusciteront-ils des souvenirs chez les… moins jeunes d'entre vous.

La parole est à Georges Riguet.

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Essayons de nous y retrouver parmi ces apports du passé. Les lieux, les gens, les faits et événements marquants. Et, d'abord, près de chez nous, la "Commune libre de Chanliau" et ses animateurs, parmi lesquels, bien entendu, M. le Maire de ladite Commune. (Ce fut, durant plusieurs semaines consécutives, Mr. Prébin, gérant d'un café-bar du quartier.) Et puis, un Comité d'organisation, présidé naturellement par le même Mr Prébin, assisté d'un trésorier : Mr Cornu, et de divers membres parmi lesquels, MM Chevalier, Vailleau, Monneret, Riguet …

Parmi les manifestations organisées chaque année dans la Commune, on peut se rappeler notamment :
La soirée officielle consacrée à la réception des délégations des autres Communes libres du Creusot ; le traditionnel Banquet des Anciens, durant lequel nombre de convives, vieux ou vieilles, glissaient discrètement dans leur cabas, sous la table, ce qu'ils n'avaient pu manger ; et, pour clore les festivités, un "Grand bal populaire" à l'intention des jeunes et moins jeunes, sans oublier, à l'issue du repas, l'indispensable "ballet des autos", ces voitures devant se charger de ramener chez eux, sans encombre, un certain nombre d'Anciens à la tête un peu "élourdie", comme on dit au Creusot, et aux guiboles pas très d'aplomb - suite naturelle du "Banquet"…


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Ouvrons une parenthèse pour noter, qu'en effet, notre père a été un bon citoyen de cette "Commune libre de Chanliau" - je me souviens que les réunions avaient lieu rue de Brassac et l'annuelle fête des Anciens rue Guynemer -.

Et l'on peut rappeler que la vie familiale et professionnelle de notre poète se sera déroulée surtout dans ce quartier Croix Menée-Chanliau puisque Georges Riguet devient collègue de son père (instituteur aussi), au Groupe de l'Est, dans le bâtiment de la rue Guynemer, devenu en 2008 "Maison des Associations" ; et cela pendant six ans, de 1928 à 1934 (année de départ à la Retraite de mon grand père). C'est en 1934 aussi qu'il quitte le domicile de ses parents (rue du Long Tom) pour s'installer avec son épouse au 28 bis de la rue Saint-Georges.

L'actuelle "Maison des Associations" est donc aussi un peu une "Maison Georges Riguet" dans la mesure où l'enseignant va et vient entre la rue Saint-Georges et la rue Guynemer, en tant qu'instituteur jusqu'en 39-40 puis, après-guerre, en tant que directeur attributaire du jardin d'une Ecole de l'Est sinistrée (dont les classes ont été réparties rue Victor Hugo).

Mais redonnons la parole à notre écrivain.

Puisque nous en sommes aux divertissements, rappelons qu'à l'époque, Le Creusot disposait de cinq salles de cinéma. A la Croix-Menée, le Kursaal ; rue du Nom : l'Eden - transféré plus tard route de Couches - ; rue d'Autun, le Palace ; au début de la route de Montcenis, du même côté que le Lycée, le Royal ; enfin, aux Quatre-Chemins, le Magic.
A noter que chacune de ces salles pouvait à l'occasion se transformer en salle de bal ou de spectacle.
N'oublions pas, de surcroît, dans un angle de la Place Schneider, le café-théâtre dit : "des Variétés", mais dont on parlait plus souvent en disant : "chez Pautet", ce qui était le nom du propriétaire, ou du moins du gérant de l'établissement. Cette salle donnait surtout du music-hall ou des pièces de théâtre. Je me rappelle y avoir vu jouer "Cyrano de Bergerac".
(...)

Mais, au chapitre des divertissements, je veux surtout parler des concerts, spectacles ou "soirées de gala", organisés en grande partie par le "Comité des Fêtes du Creusot" (Président : Mr Michaudet, remplacé plus tard par le docteur Delorme) .
Par exemple, pour commencer, les bals parrainés par divers groupements ou Sociétés : le bal du Commerce, le bal des Anciens Combattants, le bal donné au bénéfice des Paralysés, le bal du C.O.C., le très populaire bal des Pompiers, le bal du Comité des Fêtes, avec de surcroît, naturellement, ceux du 14 juillet et du 11 novembre.
Sans compter les "soirées de gala" données à l'occasion de la venue au Creusot de quelques personnalités importantes. (Ainsi, je me rappelle très bien avoir vu, invité par les Schneider et accoudé au balcon de leur loge, le Maréchal Juin en personne, tout auréolé encore, si l'on peut dire, de la gloire durement acquise par son Armée lors des combats en Italie, de 44 à 45).
Une autre fois, ce fut une tout autre personne qu'un militaire chevronné qui requit la curiosité du public, mais une jeune femme, danseuse professionnelle. La voir évoluer sur la piste, toute de grâce et de souplesse, était un enchantement. Son nom était Lyane Daydé. Elle était, paraît-il, première danseuse à l'Opéra de Paris.
A noter que, lors de toutes ces soirées-là, l'orchestre était installé au pied de la tribune, la scène étant aménagée en buvette… où les rafraîchissements n'étaient pas donnés !

Autre ressouvenance : à l'occasion de plusieurs de ces bals ou festivités, la Salle Saint-Quentin était ornée ou décorée d'une manière en rapport avec le thème de la journée. C'était parfois très réussi. Surtout quand le jeune peintre-décorateur Marcel Buffenoir avait été choisi pour l'ouvrage. Ah, il s'y entendait, le drôle, à recouvrir trois des pans de la salle de véritables fresques, en général très riches en couleurs et surtout très pittoresques. Quelle vigueur dans le coups de pinceau ! Et quelle prodigalité ! Marcel Buffenoir aurait bien accroché de ses toiles jusque sous le plafond de la salle s'il avait pu !
Dans un ordre d'idée voisin, rappelons que cette Salle Saint-Quentin - toujours elle - accueillit à diverses reprises une exposition de peintures. Avec, chaque fois, un invité d'honneur. Une année, par exemple, Louis Charlot, le peintre d'Uchon.

Autre fête, mais cette fois réservée aux enfants : celle du Mardi-Gras. Cela avait lieu l'après-midi. Les gamins et gamines arrivaient de tous les quartiers, la plupart accompagnés de leur mère ou d'une grande sœur aînée. Beaucoup étaient habillés de manière carnavalesque, en vue du Concours devant récompenser le déguisement le plus original. Il y avait de la musique, des chansons, des danses. On courait à travers la salle, on plaisantait, on riait, on se bousculait un peu, enfin on s'amusait bien. D'autant qu'arrivait le moment où ces messieurs et demoiselles étaient conviés à un goûter composé en général d'un bon chocolat chaud fumant et de diverses friandises. Ce qui explique le fait que, sur le point de partir, nos jeunes gens ne cachaient point leur souhait de voir Carnaval fêté plus souvent…

Notre recensement est-il achevé ? Pas encore. Car cette fameuse "grande salle", comme l'appelaient ses habitués, n'était pas seulement une piste de danse, mais également, en même temps, une salle de théâtre dont la scène pouvait accueillir tour à tour spectacles, concerts, comédies et vaudevilles, et jusque parfois des conférences sur les sujets les plus divers.

Au nombre des manifestations musicales, citons en particulier les concerts symphoniques donnés par l'Harmonie des Usines. (Une cinquantaine d'exécutants parmi lesquels, souvent de très jeunes musiciens, qui n'étaient pas les moins remarqués).
Fait à souligner : l'Harmonie donnait aussi bien des œuvres classiques que de la musique moderne ; ainsi qu'en pouvait témoigner la diversité des compositeurs. L'ensemble passant avec aisance, par exemple, de Jean-Philippe Rameau à Robert Planquette, de Tchaïkovski à Reynaldo Hahn ou Messager, de Mendelssohn à Charles Gounod.
Chaque morceau ayant été longuement "répété" (rue de La Chaise, je crois), l'exécution en était d'une perfection toujours appréciée.

Autres prestations notoires :

- Celles du Groupe folklorique "Les Gâs du Tsarolais" (Fondateur et animateur infatigable Johanny Furtin). Costumes, chansons, danses, récits de terroir…) Comme beaucoup de groupes analogues, existant un peu partout dans nos anciennes provinces, le groupe de Charolles se déplaçait fréquemment, tant à l'étranger qu'en France, et remportait partout le même succès.

- Celle de la troupe théâtrale "Herse III" (ou Herse IV), créée à Montceau-les-Mines.
Plusieurs membres de cette troupe, fins diseurs, interprétaient parfois des "poèmes" du genre "La pêche à la baleine". D'autre offraient au public une petite comédie, bien amusante ma foi : "Le don d'Adèle".
Comptant également dans ses rangs nombre de chanteurs - et parmi eux de fort belles voix - la troupe montcellienne marquait toutefois sa prédilection pour un ouvrage particulier : la préparation, puis la représentation d'une opérette. Depuis Lecocq et Audran, ainsi que bien d'autres compositeurs, le choix était dans ce domaine d'une grande variété. On y passait le temps nécessaire, mais une fois ce choix arrêté, alors la compagnie était à son affaire et ne négligeait rien pour mener à bien son entreprise. Décors et habillements somptueux ou pittoresques selon les indications du livret, musique dite "légère", mais toujours séduisante et parfaitement rythmée, dialogues chantés, roucoulades et vocalises, plaisanteries, grands éclats de rire, gestes et mimiques de circonstance, ballets et envols de jupons, refrains et chœurs plaisant à l'oreille - sans compter, presque toujours, un compère, une commère et un "comique" tenant convenablement leur rôle - il fallait, le jour de la représentation arrivé, que rien ne puisse être critiqué.
Et l'on "répétait", pour cela, autant de fois que nécessaire ! Mais le résultat, toujours, était à la hauteur de cette somme d'efforts.
Et quand, en tenue de la soirée, la troupe entière, debout sur le "plateau", face au public, reprenait en chœur le refrain final, inutile de dire les applaudissements qui l'accueillaient !..

Pour être complet, il faudrait dire aussi le charme singulier de certains de ces airs, couplets ou refrains écoutés lors de l'une ou l'autre de ces représentations.
A notre insu, ils s'emparaient de nos oreilles et, durant quelque temps, ne les quittaient plus.

Ainsi, par exemple, avec André Messager : "Poussez, poussez l'escarpolette.."

Ou bien : "De ci, de là, cahin-caha,
Va chemine, va trottine,
Va, petit âne, de ci, de là, cahin-caha,
Le picotin te récompensera."

Avec Léo Delibes : le merveilleux "pas de fleurs" égrenant ses notes dans le ballet de "Coppélia".
Précédemment, avec Louis Ganne, dans "Les Saltimbanques":
"C'est l'amour qui flotte dans l'air à la ronde
C'est l'amour qui console le pauvre monde…"

Et si l'on remonte un peu dans le temps, cet inusable et inépuisable Offenbach (Jacques), avec sa célèbre barcarolle des "Contes d'Hoffmann" ;
Sans compter, vers la même époque, le sieur Johann Strauss (fils) multipliant les romantiques "Valses de Vienne" à la gloire du "Beau Danube bleu"…

Autre spectacle mémorable mais d'un genre très différent - disons tout bonnement : plus simplet - celui préparé et joué par les élèves des écoles laïques du Creusot.
Chaque établissement scolaire avait eu à cœur de fournir au moins un numéro. Les enfants arrivaient quelquefois costumés, fut-ce dans des habillements confectionnés avec du papier, et les fillettes de chaque groupe reconnaissables au ruban ou au nœud de couleur décorant leurs cheveux. Stimulés par leurs maîtres ou maîtresses cachés tout près dans la coulisse, les jeunes acteurs interprétaient de petites saynettes, récitaient des fables apprises à l'école, dansaient des rondes parfois assorties de multiples jeux de scène, disaient des "contes chantés" où il était immanquablement question d'un Ogre, d'un Loup, d'un Petit Chaperon Rouge, de belles fées et de petits nains…
Du fait que le public, ces soirs-là, était composé quasi uniquement de toute la parenté des jeunes acteurs, inutile de dire que, chaque numéro mené à son terme, les applaudissements ne faisaient pas défaut !

Dans cette manière de recensement, j'ai gardé pour la bonne bouche, si l'on peut dire, les concerts donnés par la chorale de Claude Pallot. Elle était composée d'élèves du Lycée Jean-Jaurès et pouvait "se produire" en public, soit avec tous ses éléments, soit avec seulement sa section féminine : une quarantaine de jeunes filles d'une quinzaine d'années. Toutes ces adolescentes habillées de la même tenue, cette chorale féminine obtenait toujours un vif succès. D'ailleurs, complète ou non, la chorale de Claude Pallot présentait toujours des programmes remarquables. Je me souviens en particulier des airs chantés suivants : "La berceuse du petit zébu"

"Fais dodo, petit zébu ;
Au galop, t'as tant couru
Que te voilà tout fourbu…"

Cela suivi de "Mêli-Mêlo", un extraordinaire enchevêtrement de phrases sans suite, plusieurs fois reprises en canon et assaisonné d'une musique également très morcelée, mais dont le soutien qu'elle apportait aux paroles donnait au chœur une curieuse mais très réelle harmonie.

Autre thème souvent au programme : un arrangement de la vieille rengaine creusotine : "Les Filles des Baraques"
"Adieu, filles des Baraques
Adieu, je m'en vâ"

Autre ressouvenance encore : une très ancienne "romance", datant peut-être du 14ème ou 15ème siècle, intitulée "L'Amour de Moy". D'une harmonie très nuancée, mais d'une exécution périlleuse, cet air d'une autre époque laissait une impression curieuse, comme quelque chose en provenance de tout un passé hors du temps.


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Là, je dois me mettre au diapason car, comme certains d'entre vous, j'ai fait partie de la chorale du Cours Complémentaire dirigée par notre professeur Claude Pallot,
Par exemple, j'ai chanté :

"Le vigneron monte à sa vigne
Où es tu, vigneron ?
Le vigneron monte à sa vigne
Du bord de l'eau jusqu'au ciel là-haut."

(texte de Maurice Budry, musique de Carlo Boller)

"Gloire immortelle de nos aïeux…
Sois nous fidéle, mourons comme eux
Et sous ton aile, soldats vainqueurs
Dirige nos pas, dirige nos pas, enflamme nos cœurs"

(opéra Faust de Charles Gounod 1859)

"Plaine, ma plaine, plaine mon immense plaine …"

(célèbre chant russe)

"O nuit ! Quand ta clarté mystérieuse…"
(l'hymne à la nuit de Jean-Philippe Rameau)

Et ma sœur, Monique, ancienne élève du Lycée Jean-Jaurès (on disait, à l'époque : l'EPS)
a été, elle aussi, une talentueuse choriste en interprétant, par exemple, cette chanson d'André Dassary qu'elle aurait pu écrire elle-même !

"O mon papa, c'était un papa merveilleux !
Je ne crois pas que son pareil existe…
Il était bon, il était simple et généreux !
O mon papa, c'était un grand artiste !

Dommage (poursuit Georges Riguet) qu'aucun de ces concerts donnés par la chorale en question n'ait jamais, à ma connaissance, fait l'objet d'un enregistrement. De telles réussites dans le genre auraient laissé derrière elles, très aisément, nombre de "productions musicale" d'aujourd'hui.

Pour achever ce déballage artistique, je voudrais rappeler aussi un spectacle particulier, hors du programme, celui-là. L'affaire demande quelques explications, que voici :
Lors de toutes les représentations publiques - pièces de théâtre, concerts - données Salle Saint-Quentin, deux longues allées parallèles étaient toujours ménagées, d'un bout à l'autre de cette salle, entre les trois rangs de chaises destinés à recevoir les spectateurs. Et, dans chacune de ces deux allées, il y avait d'aimables ouvreuses qui, sitôt que se présentaient de nouveaux arrivants, accouraient vers ces derniers en agitant dans l'air un double feuillet de papier en prononçant toujours la même formule : De-mandez le programme, de-mandez le programme, en mettant l'accent nécessaire sur la première syllabe : De.

Vus de loin, les programmes ainsi agités dans l'air offraient l'aspect de gros papillons. Et la répétition, partout dans la salle, du même refrain : De-mandez l'programme, constituait en se multipliant une espèce de mélopée ayant pour but, précisément, d'accompagner dans leur voltige les gros papillons de papier.

De là, pour moi, sous les lumières de la "grande salle", l'impression d'un étrange, mais véritable ballet. (Le ballet des papillons, évidemment !)

Et maintenant, sur le lieu même où se tenaient ces mémorables festivités, si, pour vous amuser, vous reprenez à votre tour la fameuse invitation : De-mandez l'programme, nulle voix ne vous répondra. Ou bien l'on vous prendra pour un hurluberlu. Cela pour une raison tout simple : depuis trente ans au moins déjà, la Salle Saint-Quentin n'existe plus.


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"C'est, en effet, en 1967 que le Centre d'action culturelle de l'ARC est ouvert et que "la grande salle", comme on disait, est progressivement désaffectée,interdite aux bals et spectacles en 1970, puis démolie dans les années 1980, dans le cadre de la réhabilitation du quartier Saint Laurent". Le 4ème de couverture du 6ème volume des Regards sur le passé - Images de la vie creusotine (publié en 2013 par Les Nouvelles Editions du Creusot) montre cette photo de la démolition que j'ai agrandie pour vous…
Et mon père conclut :

Démolie de fond en comble puis les ruines de la bâtisse évacuées sans tarder je ne sais où…
Laissant ainsi l'emplacement vide et nu, comme balayé soudain par un ouragan.
L'ouragan du temps qui passe, pour les choses comme pour les gens.
De telle sorte que, de leur belle salle Saint-Quentin, ne peuvent plus parler, égrenant leurs souvenirs, que quelques vieux Creusotins…


Avant de s'excuser pour sa bavarderie :

Que veux-tu, dit-il, c'est chez moi une manie : quand j'ai commencé à écrire, même une simple lettre, je ne sais plus m'arrêter. Et les manies, à mon âge, on n'en vient pas à bout facilement !

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Eh bien, chers amis, remercions le ciel de lui avoir conservé ce goût d'écriture et cette mémoire jusqu'à ses derniers jours. Et sachons gré à notre amie d'enfance d'avoir exprimé dans sa lettre au vieil homme une affection telle qu'elle aura réchauffé l'écrivain et suscité en lui cet autre "Regard sur le passé", ce témoignage complémentaire aux Images de la vie creusotine des Nouvelles Editions du Creusot qu'elle a bien voulu nous communiquer.

Maurice Riguet

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil