Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

HOMMAGE A TRISTAN MAYA (1926-2000)
Ancien membre du jury du Prix Georges Riguet

Allocution prononcée au Château de la Verrerie du Creusot
lors de la cérémonie de Remise du Prix de Poésie Georges Riguet, le samedi 13 avril 2013.

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"Qui prend le parti des morts ? Qui veille sur leurs droits, écoute leurs problèmes et arrose leurs plantes vertes ?". Cette phrase liminaire d'un livre de Katarina Mazetti (Le mec de la tombe d'à côté, collection Babel, Actes Sud 2009, p. 7) n'aurait pas déplu à Tristan Maya - Jean Maton pour l'état civil - l'écrivain et critique littéraire, fondateur des Grands Prix de l'Humour Noir.

On connaît le parcours de notre compatriote bourguignon, né en 1926 à Arnay-le-Duc, élève de l'Institution Saint-Antoine de Padoue (dont le directeur s'appelait "Monsieur Néant" !) et de l'Ecole Nationale Professionnelle de Chalon-sur-Saône ; il épouse Régine Tétard en 1948 (ils auront quatre enfants), commence à écrire et devient libraire à Orléans jusqu'en 1983. Il est encore commis-libraire lorsqu'il fait la connaissance, en 1956, du conservateur de la bibliothèque d'Orléans, Georges Bataille, son aîné de trente ans qui le familiarise avec les écrivains et l'influence par ses idées originales sur le surréalisme ou la mort. En même temps, celui qui se fait appeler en littérature Tristan Maya revient quand il le peut dans ses domiciles d'Arnay-le-Duc et de Chagny où il fréquente, notamment, au bureau du Cep Burgonde (Association éditrice des poètes de la Bourgogne, fondée par Gustave Gasser en 1913) son Président Gustave Gasser et certains de ses collaborateurs comme Georges Riguet. Est-ce l'exemple du dévouement et du dynamisme de Gustave Gasser (créateur d'organes littéraires, de sociétés savantes, animateur culturel…) qui incitera Tristan Maya à servir aussi bien, toute sa vie, les Arts et les Lettres ? On peut l'imaginer…

Car, en plus des Grands Prix de l'Humour Noir qu'il fonde en 1954 et remet chaque année à Paris, au café Le Procope, on sait qu'il crée (la même année) le Prix Xavier Forneret puis, en 1957, le Prix Grandville, récompensant un dessinateur humoristique. Membre de l'Académie du Morvan en 1968, il est co-fondateur de son Prix Littéraire. En 1965, c'est lui qui crée le prix de poésie Gustave Gasser, remis chaque année, à Chagny, jusqu'en 1996. A vouloir énumérer toutes les occupations de Tristan Maya dans le champ littéraire, on risque d'en oublier : il est Sociétaire de la société des Gens de Lettres, critique littéraire, administrateur de la Morvandelle, trésorier du Syndicat Professionnel des écrivains de 1976 à 1986. On connaît son appartenance au Pen Club Français et à plusieurs jurys comme celui du Prix de Poésie Georges Riguet.

Lui-même accumulait les distinctions autant que les livres, les autographes ou les cartes postales qu'il collectionnait : Lauréat de la Société des Gens de Lettres et de l'Académie Française (en 1972), Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres, Prix 1984 des Ecrivains de France, Grand Prix de poésie et de la qualité de la vie en 1990, Médaille d'honneur de nombreuses villes…

Il faut dire que la bibliographie de Tristan Maya s'honore de nombreux écrits : seize ouvrages de poésie, un nombre plus grand encore d'essais, de critiques, de pages humoristiques, d'aphorismes, d'études sur des littérateurs (Jules Renard, Jean Genet, Georges Bataille, Gustave Gasser, Henri Perruchot qui donnera son nom au prix littéraire du Morvan, etc), d'articles dans la presse parisienne ou régionale (comme ses biographies consacrées à "un Académicien du Morvan par mois"), sans compter ses anthologies, préfaces, collaborations à maints ouvrages : Guides, Encyclopédie Poétique, présentation de villes (Orléans, Arnay-le-Duc), de régions (Le Morvan, cœur de la France de Joseph Bruley, ou La Bourgogne insolite et gourmande de Félix Benoît et Henry Clos-Jouve)…

C'est assurément l'éclectisme et la variété qui caractérisent cet ensemble d'écrits d'un esprit ouvert à plusieurs genres, à plusieurs formes de la culture scripturale, et graphique aussi car, si la fantaisie touche les titres des livres (Poèmes à Ré, L'œil fondant, La lune mange le violet …), elle inspire aussi les illustrations de couverture (dessins de Robert Tetsu, de Maurice Siné, et elle anime le style poétique de jeux de mots, d'acrobaties verbales…) ; l'aspect matériel des publications, lui-même, est multiforme : les imprimés n'ont pas tous la même consistance allant de minces plaquettes au volume de deux cents pages, en passant par le O, le collier de perles du libraire réunies sur des rondelles de cartons de 6 cm de diamètre…

Pour effectuer une petite analyse de contenu, nous relirons les livres en notre possession, c'est-à-dire ceux que Tristan Maya a offert à mon père. En effet, depuis leur rencontre, en 1947, au bureau du Cep Burgonde, les deux écrivains, attachés l'un et l'autre à la Saône-et-Loire et au Morvan, membres des mêmes sociétés (Académie du Morvan, Auteurs de Bourgogne…) et des mêmes jurys littéraires, ont de multiples occasions de se retrouver et de nouer de solides rapports. Tristan Maya dédicace chaleureusement ses œuvres à Georges Riguet "compagnon du même établi", "en témoignage de ma vieille, fidèle (ou) affectueuse amitié", "de ma constante admiration"… Bien souvent, en accompagnant mon père, alors âgé, à des rencontres littéraires (Autun, Arnay-le-Duc, Chagny…), j'ai mesuré la qualité de leur entente. C'est en ces occasions, que j'ai pu moi-même échanger avec Tristan Maya en bonne sympathie. Il faut dire que son ouverture aux autres était toujours agissante, conviviale. Je lui avais (dès 1962) envoyé un recueil puis je l'avais rencontré à Chagny en 1972 . Mais c'est à partir des années 1980 que notre correspondance téléphonique ou postale se familiarise : "Vous avez la poésie dans le sang, m'écrit-il en juin 1981, mais il me revient à l'esprit que nous avions pris la bonne habitude de nous tutoyer. Aussi, je t'embrasse…"

Suivront entre octobre 1992 et juin 2000 (deux mois avant son décès) une douzaine de courriers plus ou moins longs, évoquant des événements variés : une visite à mon père en 1992, par exemple ("Mon épouse et moi avons été très heureux de le revoir, ainsi que ta sœur qui nous a partagé les excellentes cerises qu'elle venait de cueillir"), évoquant aussi ses ultimes efforts (février 98) pour essayer de maintenir le prix Gustave Gasser ("Le Maire, pour la première fois, n'a pas répondu à mes vœux !"), et adressant ses condoléances, à la mort de mon père, en avril de la même année ("Régine et moi nous l'aimions, nous reconnaissions son grand talent de vrai poète, sa gentillesse et ses conseils…Jean Séverin, lui aussi récemment disparu l'appréciait également beaucoup…").

Peu de temps après, connaissant sa bibliophilie, je lui porterai, à Chagny, une trentaine de livres de la bibliothèque paternelle. Puis, comme la Société des Auteurs de Bourgogne ne soutenait pas le prix de poésie Gustave Gasser, il acceptera de figurer dans le jury du prix de poésie Georges Riguet que je venais de créer ; ses conseils, informations, interventions et suggestions publicitaires fourniront la substance des lettres suivantes, lettres émaillées parfois de tristes nouvelles : le 22 novembre 1999, il me fait part de l'hospitalisation de Joseph Bruley qui devait décéder quatre jours plus tard ; en janvier 2000, c'est moi qui lui apprend la disparition (le mois précédent) d'Emile Magnien… Lui-même allait s'éteindre le 27 août 2000 mais, dans son dernier message du 17 juin, il m'envoyait encore les articles (sur "notre prix", disait-il) qu'il adressait au Morvandiau de Paris ou au Journal de Saône-et-Loire. Cette année 2000, la cérémonie du prix Georges Riguet se déroula le 3 juin : accompagné de l'un de ses fils, Tristan était présent ; il lui restait moins de trois mois à vivre…

Avant de présenter ses œuvres sur lesquelles s'appuie l'analyse, on me pardonnera de citer l'un de mes poèmes ; ce n'est sûrement pas un chef d'œuvre mais nous parlons de Tristan Maya et, parmi les articles qu'il aura consacré à mes publications, je me souviens de mon étonnement en découvrant, dans Les Affiches-Moniteur de Strasbourg, son commentaire du 28 octobre 1997 sur mon recueil Pierres d'attente, car il avait recopié in extenso ce texte intitulé "Le joueur". Au delà de l'amabilité du critique, je voyais le type d' humour littéraire qu'il appréciait et l'on comprend mieux les gens en regardant ce qu'ils aiment…

Dans le jardin de l'Arquebuse
Près de la gare de Dijon
J'ai joué de la cornemuse
Du banjo de l'accordéon

Les gens écoutaient ma musique
Mais ne me donnaient pas un rond
Car dans les jardins botaniques
On n'aime pas les vagabonds
Ils dérangent ceux qui s'appliquent
A désigner les plantations
En grec et en latin classiques

Moi je n'apprends rien je m'amuse
Comment retenir tous les noms
Il faudrait avoir science infuse
Ou le don de l'observation

J'ai donc présenté mes excuses
Et mon derrière aux Bourguignons
En remontant dans mon wagon


Au total, le "corpus" dont nous disposons comporte seize ouvrages - six de poésie et dix de prose - ouvrages assez variés de forme et de fond pour que nous puissions estimer l'échantillon "représentatif".

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En poésie

Morceaux choisis suivis des poèmes à Ré (ed. Vent debout 1948) est sa deuxième publication. A vingt-deux ans, Tristan Maya a choisi son pseudonyme (il lui arrive aussi de signer "Claude Mollepierre"). Les dix-huit textes de sa plaquette révèlent déjà un goût pour la brièveté des textes et pour les jeux de mots ("Je peux plaire et je plais malgré les plaies des ans"), qui cachent la sensibilité que manifestent certains Morceaux comme Les "Poèmes à Ré" dédiés à la fiancée Régine :

Plonger dans l'alcôve de tes yeux
tirer le drap de tes paupières
et rêver de n'être qu'un

Ma Ré, il est un Amour
Qui ne trompe pas…
Tout le reste est mensonge


Et le thème est le même, vingt ans après, dans un petit opuscule édité à compte d'auteur en 1969 (Pour une date, un seul amour) où Tristan célèbre sa rencontre avec Régine à un carnaval de 1947 :

masque ou pas masque…
j'avais à te conquérir…
pour calmer mon cœur assoiffé


En 1972, voici des Eléments pour un poème (ed. Saint-Germain-des-Prés) où l'amour est encore présent :

comme tu sens bon le printemps
comme à nos premiers rendez-vous
un mélange d'herbe et de vent


et ces "éléments" sont à nouveau égayés de fantaisies linguistiques (On en vendit des z'en plâtre, des z'en marbre…), de fantaisie et de malice :

ma montre est une huître
elle ne bâille pas
malgré l'ennui…
elle laisse le temps couler
comme une eau trop salée à boire


puis, soudain, l'humour noir apparaît : dans son "Tourisme extrême", ("l'enfer est signalé par cinq fourches dans le guide Michelin") ou dans les amères réflexions du "1er novembre" :

… à quoi bon prier sans foi
laissez vos morts au cimetière
ils ont moins froid qu'ici-bas
sans pelisse sans chapeau
et sans nom


Cet humour est même noir foncé, semble-t-il, cachant le dépit que suscite un manque de considération sociale.

On peut retenir ce trait car il ressurgit nettement dans le poème "Mon Yseult" du recueil Les Quat' Saisons (ed. Art et Poésie 1975) :

ô déesse Maya
mère de la nature et de l'illusion
cache à Tristan
son destin
son triste destin
de poète maudit
qu'aucun lecteur ne lit


Peut-on être plus clair ? Même si, l'aveu est dissimulé derrière des bouquets de poésie "ordinaire" chantant l'amour des saisons, l'amour de Ré, et l'amour de la Saône dont il "dessine le visage" paisible en lignes fluides :

la Saône est entrée dans mon lit
avec son odeur de foin mouillé
ses ponts où l'on danse à Carnaval
ses longues berges verdoyantes
où paissent mille vaches ballantes
ses quais
qu'accompagne le geste humain des grues
ses peupliers étirés entre terre et ciel
longs cierges à la flamme vacillante
pour messe géante
ses plaines calmes aux blés ondoyants
comme une espérance sans fin
à peine si un clocher accroche l'œil
qui se laisse aller aux lointains paisibles
je dessine ton visage
à ma Saône
ô ma femme
en mon lit
confondues


La lune mange le violet (éditions du Panorama 1980) est un livret signifiant car il montre bien la liberté d'esprit de son auteur (alors âgé de 54 ans). La plus grande variété caractérise en effet cette cinquantaine de pages, tantôt poétiques, tantôt prosaïques avec, pour commencer des aphorismes gratuits ("L'échec et les chèques aident à vivre") ou révélateurs ("Il faudrait deux vies : une première pour se constituer une bibliothèque, une seconde pour la lire") puis, pour finir, des "souvenirs de tout le monde" exprimant, notamment, ses souvenirs d'enfance et son amour du Morvan :

"Morvan, ô mon pays, je t'aperçois au détour d'une route dès ma plus tendre enfance : sauvage et frais. Chaque dimanche, mon père m'emmenait te rendre visite (…) A peine arrivé, je t'embrassais en ce fier Arnay-le-Duc, pays de harnais et non de ducs, et je te sentais dans ton Arroux, aliment de tes étangs, où je venais pêcher…"

Au milieu : des "textes en forme de poèmes", avec des galéjades :

"tastyvu
tastydéjàvu
une ville qui regarde défiler…"


mais aussi avec la vision du cirque de la vie :

"une seule représentation
un seul programme
et le tour est joué
sans laisser de trace"


On trouve donc le "violet" dans ce recueil lunaire… Mais aussi l'aveu que la faconde est une thérapie…

"Je suis d'un naturel bavard, ayant un besoin viscéral de communiquer, de me cramponner à la vie, voire de me réconforter, mon angoisse innée me faisant craindre le pire et m'obligeant à de multiples gymnastiques pour trouver mon équilibre psychique…"

Ainsi, nous aurons découvert plusieurs informations pertinentes en analysant ces œuvres qui ont, bien sûr, une orientation projective. Les thèmes traditionnels de la poésie sont là : amour, attachement à notre Région, souvenirs d'enfance, attention aux saisons, au temps qui passe… Mais nous aurons perçu aussi que la verve, les acrobaties langagières - parfois un peu faciles - de ces vers libres ou de ces réflexions poétiques dissimulent une sensibilité écorchée, une angoisse foncière que l'humour noir déguise sans doute.

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En prose

La première œuvre date aussi de 1948. Il s'agit d'Un Sermon à Parisvaque (éditions X), brève caricature d'une messe (avec sermon orienté sur "le besoin pressant d'amour") à "Parisvaque", en "Francosvaquie", appellation fantaisiste que Tristan Maya reprendra, curieusement, en 1981, dans L'Age de la pomme, autre divagation religieuse. Il faut se souvenir qu'alors l'auteur n'a que 22 ans et qu'il a passé six ans de sa scolarité à l'Institution Saint-Antoine de Padoue…

Avec Spectacle gratuit (éd. Guy Chambelland 1961), notre écrivain a 35 ans et se livre à son obsession de la mort. Les titres des chapitres sont éloquents : "L'art de considérer les cimetières", "notes pour un spectacle de plage" (vains efforts pour ranimer un noyé), "entre deux vies" (il imagine qu'il vient de mourir et rapporte les paroles et les pensées variées de l'entourage)… Le thème du désir sexuel est là aussi mais l'idée funèbre est majeure et exprimée sans fard dans un chapitre autobiographique où Tristan raconte qu'à l'Institution Saint-Antoine de Padoue, il était un élève d'un naturel timide et tourmenté par un sentiment d'insécurité extrême. Ecoutons les précisions de cette confession :

"Il m'arrivait de lever le doigt pour sortir courir dans la cour afin de sentir battre mon cœur, quand celui-ci atteignait un ralenti tel, qu'il créait l'angoisse en mon être hypernerveux. Une angoisse de mort. Je n'avais pas plus de dix ans lorsque je fus hanté par la mort. Quand, en 1936, midi sonna au clocher de mon pays natal où je me trouvais en vacances, j'eus conscience que je quittais le nombre d'ans à un chiffre, pour celui à deux chiffres, qui tôt ou tard verrait ma mort."

De tels souvenirs, même s'ils sont vus dans l'ensemble du livre avec les lunettes de l'humour déformant, ne peuvent qu'éclairer crûment la psychologie de notre homme.

C'est deux ans plus tard, en 1963, qu'apparaît une autre facette du talent de Tristan Maya dans cette étude sur Henri Perruchot et le Destin humain (Revue "Synthèses" 201). L'auteur souligne l'aptitude du co-fondateur de l'Académie du Morvan, (qui préparait alors La Vie de Renoir) à pénétrer des milieux et des comportements contrastés, "sans les juger mais en essayant de comprendre et de faire comprendre les mobiles des actes pour les faire revivre". Dans ce genre de biographies qu'il multipliera par la suite, on a l'impression que Tristan Maya surmonte ses angoisses, oublie tous ses expédients humoristiques, pour devenir comme Henri Perruchot, un critique à la fois avisé, bienveillant et ouvert aux autres.

Ensuite, l'échantillon des livres - presque tous dédicacés à mon père - comporte deux publications sur ce qui va devenir la spécialité de Tristan : l'humour noir. Nous avions noté plus haut l'angoisse obsessionnelle mais elle restait au plan affectif. Désormais, elle s'intellectualise en 1964. Dans un Manifeste collectif intitulé Anthologie de l'humour noir, comme dans son étude D'un Essai de Définition de l'Humour noir, publiée à nouveau dans la Revue "Synthèses", Tristan Maya propose sa définition : "L'humour noir est l'attitude d'un homme ou d'un personnage à l'image de cet homme, victime d'une situation tragique, provoquée ou non, qui se tire de ce mauvais pas, par une pirouette ou un mot d'esprit". Il cite des traits d' humour noir, telles l'attitude courageuse du Duc de Charost qui, lisant un livre, alors qu'on le menait à l'échafaud, en corna la page avant de s'aller faire couper la tête… ou celle du poète Max Jacob, renversé par une voiture, demandant qu'on prévienne sa fille alors qu'on le savait célibataire endurci et misogyne…

Dans son Essai de définition, c'est même l'érudit qui apparaît lorsqu'il rappelle, avec Voltaire, que "l'humour" anglais a modifié le sens de notre ancien mot "humeur" (et, poursuit Voltaire dans son Dictionnaire Philosophique de 1764 : "Les Anglais se sont emparés ainsi de presque toutes nos expressions") ou lorsqu'il voit dans l'humour noir "un air de défi" et "l'ennemi mortel de la sentimentalité". On peut se demander, en écoutant Tristan Maya théoriser ainsi, s'il ne cherche pas à étouffer, à sublimer son excessive sensibilité…

Dans les parutions suivantes : Liliane est au lycée (ed. La Table ronde, 1967) et Les perles du libraire (Robert Morel éditeur, 1968), l'humour s'éclaircit. A quarante ans passés, Tristan considère sa profession avec un certain recul, en évoquant ses débuts dans le Jura, à Salins les Bains (par la suite, il sera libraire-adjoint à Dijon, Chambéry et Orléans, avant de s'établir à son compte dans cette ville), Salins les Bains où, dit-il, "Je faisais un mauvais libraire car j'aimais trop les livres pour les vendre", puis en rapportant une kyrielle de drôleries constatées dans son commerce : altération de titres de livres (cf. Les perles du libraire) telles que "Liliane est au lycée" (au lieu de "L'Iliade et l'Odyssée), "Les femmes s'en vantent" (pour "Les femmes savantes"), "Les Vieux ont soif" (au lieu de "Les Dieux ont soif" d'Anatole France), etc, etc ; Un libraire, évidemment, doit en entendre de belles ! Certaines réflexions saugrenues de clients, par exemple, comme celui qui demande si "Le Rire" de Bergson est amusant ou cette autre qui achète les œuvres reliées de Pierre Louÿs "car elles ont exactement la couleur du cosy"…Puis, Tristan vitupère contre certains vendeurs incompétents qui proposent un "Guy de Maupassant" pour remplacer le "guide Michelin", ou encore qui répondent "on ne vend pas de musique ici" à une demande de "La Chanson de Roland" ! Chacun de nous, bien sûr, profère parfois des jugements désabusés sur son métier : Tristan choisit de s'en amuser et de nous amuser en même temps, tout en répétant que, pour lui, "le vrai libraire est attentif et modeste".

X.F. Humoriste noir, blanc de visage (ed. de Saint-Seine-l'Abbaye 1984) est l'ouvrage le plus substantiel de la collection, par son volume (quelque deux cents pages), la somme de recherches qu'il représente et par la parenté significative qui lie le sujet étudié à l'Auteur.

Le titre vient de Xavier Forneret lui-même, ce musicien et écrivain beaunois (1809-1884), excentrique d'écriture et de comportement, avec un goût pour la parole et la gloire qu'il n'obtiendra pas, malgré ses nombreux écrits (drames, contes fantastiques, théâtre, poèmes, maximes…) inspirés par Dieu, l'amour, la souffrance, la mort…, ce qui le fait considérer, en 1859, par un journaliste du Figaro comme "le plus extraordinaire et le moins connu des romantiques". Mais c'est André Breton, le premier a avoir loué (en 1937) un style et un répertoire d'images audacieux qui font pressentir Lautréamont.

En s'appuyant sur une solide documentation sur le milieu littéraire de l'époque, Tristan Maya montre un personnage qui essaie d'échapper à son origine bourgeoise en multipliant les extravagances (maîtresses, palinodies politiques, procès, étranges mises en scène ou typographiques…).

Du pire des écrits, Tristan dégage le meilleur, par exemple son poème surréaliste "Un pauvre honteux" ou son récit "Le Diamant de l'herbe" qui est l'histoire d'un ver luisant. Apparemment, notre biographe se sent proche de ce Bourguignon qui se sent méconnu et se protège par des feintes, des défis humoristiques, ou par l'autodérision ("pour qu'on soit attendu il faut être arrivé"), de ce Bourguignon dont la bénigne originalité fera dire, paraît-il, aux Beaunois apprenant sa mort : "C'était un brave homme. Dommage qu'il ait été si bizarre et qu'il ait écrit des livres baroques".

Enfin, Georges Bataille au quotidien (autoédité 1995) est sans doute l'une de ses dernières biographies. Nous avons parlé, en commençant, de l'ascendant pris par cet aîné - ancien séminariste adepte d'une "littérature de transgression".

Tristan, alors trentenaire, devient le familier de la famille de ce philosophe qui vit alors avec sa seconde épouse aristocrate et ses deux filles. Pendant six ans (1956 à 1962) Tristan découvre avec intérêt le "marigot" littéraire plein de relents, de remous… (Bataille critique Queneau qui n'aime pas Breton…) et, d'une façon plus générale, conçoit une sorte de dévotion pour la société des écrivains dont il voulait collectionner les autographes… On lui raconte le rôle joué dans le surréalisme et le cadet recueille attentivement les confidences en aidant son mentor "intellectuel aux prises avec les choses matérielles" à poser des rayonnages de livres ou préparer une réception. On sait que, par la suite, dans le milieu littéraire, Tristan mobilisera souvent son talent d'organisateur.

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Conclusion

Au terme de cette analyse, il faut rappeler qu'elle comporte une part d'arbitraire dans l'échantillonnage des ouvrages considérés (provenant, je répète, de la bibliothèque de Georges Riguet) ) ; la subjectivité de l'étude vient aussi du fait que mon père (et moi à sa suite) avons cultivé d'amicales relations avec Tristan Maya et des confrères qui partageaient le même attachement au Morvan, à la Bourgogne, à la littérature…

Cela étant, certains traits de cette représentation doivent être véritables. Les aveux (dans Spectacle gratuit) d'une douloureuse sensibilité et d'une angoisse originelle de la mort animent sans doute les réactions de défense que nous avons repérées : l'humour libre (de forme et de fond), l'humour masque comme les pseudonymes et puis la frénésie de créations, de collections, de collaborations, comme autant de remparts ou de preuves existentielles, et cette convivialité, cette faconde thérapeutique confessée, elle aussi, dans La lune mange le violet. Nous aurons aussi aperçu, suite aux influences subies, l'intellectualisation positive de ces premiers comportements affectifs : Georges Bataille incite probablement le commis-libraire à formaliser la notion d'humour noir ; le besoin d'action prend exemple sur Gustave Gasser pour multiplier les fondations littéraires et pour s'ouvrir aux autres dans des rencontres et des biographies, comme celles d'Henri Perruchot.

Alors, bien sûr, ce comportement adaptatif peut prêter à des interprétations variées : la fantaisie humoristique est signe de légèreté pour les uns ou de distanciation littéraire pour les autres ; dans l'activité du "touche à tout", certains voient de la dispersion, d'autres, au contraire, soulignent le dévouement ; et la jovialité de sa communication sociale tantôt passe pour un artifice et tantôt paraît avoir été le ciment précieux d'une "'intelligentsia régionale". L'originalité est souvent soit risible, soit attachante.

En naviguant sur Internet, je suis tombé tout à fait par hasard sur le thème astral (chinois, je crois) de Tristan Maya… Il aurait des affinités avec le signe du feu "qui induit dynamisme et chaleur communicative". On le dit "particulièrement émotif" et "supportant difficilement les liens de subordination". Son assurance, ajoute-t-on, " n'est qu'apparente", il est préoccupé par l'image qu'il donne de lui-même et "soucieux de briller"… Ma foi, j'ai trouvé que cette "chinoiserie" ne défigurait pas notre sujet. Surtout que la phrase finale de l'esquisse était la suivante : "Reste une indéniable franchise, un caractère direct qui séduit bien des interlocuteurs".

Sa principale biographie, nous l'avons vu, rapporte la vie de l'humoriste Xavier Forneret qui souffrait d'un manque de considération sociale. C'était un original, un "brave homme"… comme lui-même qui n'a jamais fait preuve de méchanceté et toujours d'amour pour notre Région. Humaniste, inlassable serviteur des Arts et Lettres, Tristan Maya aurait mérité plus de reconnaissance bourguignonne à la fin de sa vie.

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil