Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

Chers amis,


Depuis 1999, nous avons analysé le contenu de nombreux articles de Georges Riguet, articles inédits dans la mesure où leur publication n'a pas été confiée à un éditeur d'ouvrage, mais à des journaux de notre Région. Ainsi avons-nous notamment étudié ses souvenirs d'enfance, ses contes, ses considérations culturelles, ses opinions sur l'école, ses réflexions sur l'écriture, ses souvenirs militaires …

Il reste une quarantaine d'articles rédigés au hasard de promenades collectives ou personnelles. La majorité concerne des sites, des régions visitées ; une dizaine sont des réflexions sur le tourisme ou des impressions poétiques. Les deux-tiers des articles comportent un sous-titre ; il s'agit surtout de "Notes de voyage ou de promenade" et de "Notes sur une excursion du Photo-Club" du Creusot auquel mes parents adhéraient. Les autres sous-titres sont variés ("Un joli site", "Visite littéraire", "Epitre à un voyageur", "Esquisse d'une géographie"…)

Les comptes rendus de visites sont deux fois plus nombreux après la guerre et les articles sont confiés surtout au quotidien "Le Courrier de Saône-et-Loire" tandis qu'avant-guerre les rapports se partagent entre plusieurs magazines : "La Bourgogne d'or" et "Le Miroir dijonnais et de Bourgogne" (surtout) mais aussi "Le Pays", "Septimanie", etc.

Cela dit, la caractéristique principale de ces propos est leur diversité de fond et de forme : il en est de scientifiques et de poétiques, certains sont brefs et d'autres s'étendent sur plusieurs numéros du journal (cf. la "Promenade en Alsace" relatée cinq jours de suite, en septembre 1951, dans "Le Courrier de Saône-et-Loire").
La plupart des sites évoqués sont proches et bourguignons mais quelques-uns s'éloignent et l'un d'eux (écrit pendant son service militaire) porte sur le Maroc.
Pour rapporter la teneur de ces articles, il faut essayer de les regrouper : Nous présenterons d'abord les relations géographiques de plus en plus excentrées puis, ensuite, nous résumerons les réflexions philosophiques ou lyriques de mon père.

Sites ou Régions visitées

Le premier site, bien sûr, c'est Le Creusot. Notre ville est transfigurée dans une chronique de1927 (le poète a 23 ans) comme dans une présentation de la cité réservée à un manuel de géographie de 1943 : Le Creusot est une bête bruyante qui dévore la nature environnante …

Elle dresse ses pylones, vomit ses cendres et ses immondices, crache ses vapeurs, ravage les échos de roulements et de meuglements, étend ses tentacules, ses mâchoires, répand ses puanteurs et ses pestilences, dévide ses fumées, active le flamboiement de ses fours, dégorge ses mâchefers et ses scories, insinue ses halètements, prodigue ses éclairs, ses aboiements ou ses clameurs, entasse, forge, échafaude et jette furieusement à l'assaut des rivages forestiers d'alentour l'étrave redoutable d'immenses vaisseaux tumultueux…

Mais, la nuit, le monstre se métamorphose et "avec ses feux comme des milliers d'yeux grands ouverts, suit son rêve énorme et tourmenté"

Georges Riguet parle ensuite abondamment (une dizaine d'articles) de son Morvan, comme d'un ami "à la personnalité partagée entre l'attachement au passé et les exigences du temps présent". Selon lui, ce pays "viril et sincère, à l'écart de tous les déséquilibres modernes perd son âme en voulant faire peau neuve"("La Bourgogne d'or", vers 1930) ;
et "il crie à l'aide en voulant secouer sa poussière" ( "Le Courrier de Saône-et-Loire", 1976)

En 1952, une excursion du Photo-Club l'emmène (avec maman) du côté de Bazoche, Vezelay, Clamecy "assise au bord de l'Yonne", Corbigny… Avant et après-guerre, il parle plusieurs fois des rochers légendaires d'Uchon et du Beuvray.
En 1939, (dans "Le Pays") il rêvait sur l'antique Bibracte :

Les Eduens ont vécu là ! Bûcherons, charbonniers, laboureurs, tisserands, forgerons, prêtres et soldats. L'enclos avait cinq kilomètres de tour. On défrichait la lande. Des porcs demi-sauvages fouillaient l'humus des sylves. Le vent d'hiver crispait la terre, la pluie noyait les masures, le tonnerre épouvantable courbait les nuques. Des guetteurs surveillaient l'immensité de la vallée. Maintes fois, il fallait affronter Séquanais, Arvernes ou Suèves… Mais contre tous les coups et menaces, la race tenait bon !

Et en 1968, il évoque des recherches historiques (Courtépée, Bourguignon d'Anville, Joseph Pelletier…) qui s'interrogent sur l'existence, la situation ou l'unicité de la cité du peuple éduen.

Mon père s'intéresse au travail des historiographes, en s'attardant aussi à cette période ("Le Courrier de Saône-et-Loire", 1969) sur ce qu'il nomme "la querelle d'Alésia".
On sait que plusieurs études ont disputé (et peut-être disputent encore) du lieu de l'oppidum gaulois. Aussi, Georges Riguet choisit de s'attarder sur une relecture des "Commentaires" de César par Jean Loinais qui estime qu'Alésia n'est pas situé à Alise-Sainte-Reine (Côte d'or) comme le veut la version officielle, (version entérinée par le Conseil Général de Côte d'Or qui inaugure ces mois-ci, un gigantesque Muséo-Parc à Alésia, en misant jusqu'à 12 millions d'euros annuels de retombées économiques) mais dans le hameau d'Aloise, à l'est de La Chapelle Saint Sauveur, dans la Bresse saônetloirienne…

Nous restons donc dans notre département que notre touriste revêt d'un "habit d'arlequin" (deux longs articles publiés en 1964 dans "Le Courrier de Saône-et-Loire") pour
représenter la mosaïque de ses plans de terre et de son passé.
Plusieurs fois, avant et après-guerre, notre poète prête vie à l'Arroux, "cette fille du Morvan qui folâtre sur les cailloux en courant vers le mirage du Midi qu'elle n'atteindra jamais"

En 1938, avec Raymond Rochette, il accompagne Paul Cazin à Briant (en Brionnais) chez Joseph Jolinon qui vient d'obtenir un prix de littérature ; Ces deux écrivains sont plus âgés, ils échangent sur l'Art, sur la guerre. C'est un exemple des rencontres d'une sorte d' "intelligentsia" qui réunissait, à l'époque, dans notre région et dans l'amitié, une constellation d'artistes.

En 1951, au cours d'une sortie à Milly-Lamartine il trouve une correspondance entre l'aspect de la région et l'art lamartinien ("L'inflexion du vers s'apparente à la courbure de la colline"...)
Puis, le Beaujolais n'est pas loin qu'il parcourt avec le Photo-Club, le 11 septembre 1955 : mont Brouilly, cloître de Salles, château de Montmelas… et le Col de la Croix Montmain, Les Echarmeaux, Le Fût d'Avenas, Fleurie… "L'on ne soupçonnait pas le Beaujolais, dit-il, d'être riche non seulement de vins renommés mais de si charmants paysages".

En mai de la même année 1955, toujours avec le Photo-Club, mes parents visitent le Jura, ses lacs et ses cascades. C'est l'occasion, pour mon père, de comparer les artistes- photographes à "des glaneurs d'images" mais, lui-même est sensible aux jeux de l'eau dans la lumière :
"Ces eaux vives, toujours partout, ruisselant sur la pierre blanche, ces réservoirs, ces torrents capricieux (Moulin Jeunet, Saut de la Forge, Passerelle Sarazine, cascade de l'Eventail…), ces lacs tranquilles, ces grottes où s'engloutissent à la fois le soleil et l'onde frissonnante… Quel spectacle ! C'est le grand film du combat de l'eau et de la montagne, dans la splendeur de la lumière."
L'eau est reine dans le Jura mais, ajoute Georges Riguet, l'arbre est roi ! Quelques années plus tard, il consacrera encore deux articles ("Le Courrier de Saône-et-Loire", 1959) à cette Région où lui plaît l'équilibre doux et concerté entre l'eau et le bois :
"Le pays ne se hausse pas ; il s'allonge en son berceau calcaire, laissant rouler sa tête sur l'oreiller des collines plantées d'épicéas et de sapins (…) La résine coule de leurs membres comme un miel épais et musqué, des fourmilières s'abritent entre leurs racines convulsées, la framboise et l'airelle-myrtille mûrissent sous leurs ombrages où voltigent des papillons… Les forêts abritent le silence, la pénombre aux mille parfums"

C'est aussi au début des années 50 que les Creusotins du Photo-Club vont parcourir l'Alsace. Parmi eux, notre poète se révèle un touriste attentif (puisque, en septembre 1951, ses comptes rendus font l'objet de cinq longs articles du "Courrier de Saône-et-Loire".) On retrouve les étapes classiques (Ballon d'Alsace, Gérardmer, Colmar, Strasbourg, la montagne Sainte Odile, etc. Un soir, à Ribeauvillé, le groupe aperçoit soudain deux cigognes !

"On met fiévreusement les kodaks en batterie. On essaie d'approcher. On grimperait sur le toit des maisons si l'on pouvait ! Mais les cigognes restent indifférentes à cette curiosité. L'une debout, l'autre accroupie, elles demeurent sur leur nid, méditatives, en composant un tableau charmant dans les dernières lueurs du jour".

Achevons notre pérégrination. En nous éloignant dans l'espace mais aussi dans le temps car notre Uxellois n'a que 27 ans lorsqu'il vogue sur le Léman, à bord d'un "steamer", en animant ce qu'il voit :
"Cette Suisse du Lac de Genève, c'est une fille fleurie, joyeuse et parée, une fée méditerranéenne… Montreux, Vevey, Clarens dressent leurs palaces somptueux. Voici des jardins, des palmiers, des balcons garnis… Il y a le Golf-Hôtel, l'Hôtel Victoria, l'Hôtel Placida… Tout ce décor un peu factice est heureusement magnifié par la beauté des sites d'alentour. Les châtaigniers et les sapins confondent leurs verdures chaudes. Les montagnes ont des tons violets et mauves sous le bandeau neigeux des cimes. Tout le rivage sourit. Les villas multicolores se poursuivent le long des flots…"
( "Le Miroir dijonnais et de Bourgogne" 1931)

Enfin l'un de ses premiers récits intitulé "Les mangeurs d'épines" ( "Le Miroir dijonnais et de Bourgogne" 1927) est d'une autre tonalité. Cela se passe au Maroc. Au cours de son service militaire, le sergent Riguet a été affecté à Taza (de août à septembre 1925) et un soir, avec un ami, il découvre un horrible spectacle, celui des "Aïssaouas" (fanatiques musulmans) mordant sauvagement, à pleines dents, dans un agneau vivant car, disent-ils, "l'âme humaine est une bête qu'il faut dompter"… Voici un extrait de la scène :

"Dressé subitement, le sorcier noir tenait entre ses mains énormes un agneau qui se débattait. Le danseur survenant empoigna la tête de l'animal et ses pattes de devant, le sorcier ses pattes de derrière et tous deux tirant, hurlant, s'acharnant, la bête fut disloquée, écartelée… Puis, tandis que les tam-tam et les hurlements de la foule redoublaient, les deux bourreaux se mirent à mâcher furieusement cette chair palpitante. Le sang barbouillait leurs mentons, coulait sur leurs poitrines…"

Evidemment, ces deux derniers écrits (rapportés de l'étranger) sont contrastés. Et sans doute faut-il rencontrer les extrêmes pour connaître la vérité humaine.



Réflexions et impressions touristiques


Comme nous l'avons annoncé un tiers des articles livre des considérations personnelles, sans lien direct avec une excursion particulière.

Avant-guerre, ce sont des opinions, par exemple, sur "l'art de voyager" (1932) qui invite à partir seul à la découverte, au lieu de suivre "paresseusement" des organisateurs…
Point n'est nécessaire de faire de grands voyages : les paysages bourguignons réservent mille surprises, les petites routes de nos campagnes valent mieux que les grandes ("Le tourisme à rebours", 1934).

Et puis, dans des "Notes de promenade" de 1938, publiées dans la revue "Loisirs et profession", Georges Riguet oppose "les silhouettes sans âme des cheminées d'usine (vomissant les pieds dans la ferraille) aux beaux arbres de la forêt (bras noueux, sève capiteuse…) qui donnent des conseils de vie profonde. Personnification encore, donc, pour s'élever (comme dans son célèbre poème "Civilisation") contre "la vanité du labeur cyclopéen de l'homme" qui le déséquilibre alors que son vrai domaine est la Nature.
La Nature, avec la Forêt à laquelle le poète a dédié un véritable chant d'amour, quelques années auparavant (en 1928) dans son recueil "Les Feux Follets".

Nous lirons, tout à l'heure, si vous le voulez bien, un extrait de cet hymne merveilleux.



Poésie encore avec cinq articles d'une prose inspirée, avant-guerre, par exemple, par la fantasmagorie de la nuit :

"La nuit tisse entre les buissons de longues ondes de mystère. L'ombre se peuple d'une vie multiple et comme animale. La nuit fourmille, bat de l'aile, rôde, rampe, bondit, halète… La nuit s'envole et s'effare avec le long ululement du hibou. Elle couvre de dessins les grands murs blancs.
Brune toison du monde, crêpe, moire, satin ou gaze vaporeuse, elle est la grande Nuit souveraine, l'asile, l'exil des lumières fatigantes. Elle est le coussin chaud des rêves, le temple où l'homme prie seul à seul avec l'Infini… Elle chante avec le vent, elle murmure des berceuses aux rayons de la lune, aux fléoles de la prairie, aux petites mousses des sapins… Tout ce qui vit s'abandonne avec confiance à son ombre caressante…
"
L'écrivain éloquent que nous écoutons est âgé de 26 ans !

Après la guerre, les impressions poétiques concernent les saisons. Voici la "féérie d'avril" (1960) avec l'effervescence animale, les multiples palpitations végétales et l'explosion des coloris :
"Les buissons blancs longent les routes ensoleillées et dessinent parmi les prairies d'infinis cortèges fleuris. La moindre haie de prunelliers se pare d'un éclat triomphant. La verdure des coteaux miroite, chatoie, scintille, éclabousse l'espace d'une lueur d'émeraude…"

Blancheur encore dans le jardin enneigé (1962) métamorphosé en de muliples comparaisons :

"Le tapis se boursoufle, se déchire ; le vêtement se déguenille et tout ce qui peut échapper au linceul paraît s'agripper… Des arbustes tendent leurs branches pareilles à des doigts décharnés. Les choux rivalisent de grimaces à la crête d'un tertre blanc. Une troupe de poireaux s'en va, d'un vert fané, l'arme basse. Le rosier se hérisse de toutes ses pointes et des feuilles d'iris tendent leur lame… La moindre brindille se rebelle, s'efforce de s'évader…"

Car, l'hiver aussi, la campagne a des attraits pour notre poète qui multiplie les détails (de formes, de couleurs…) pour essayer d'exprimer son infini émerveillement :

"Comme les torches vertes des houx flamboient dans les bouchures ! Que de belles dentelles sont accrochées aux buissons par les fougères ! Dans les bois dépouillés, avez-vous remarqué les délicates nuances du gris, de l'ocre ou du mauve ?
Une fumée s'élève au-dessus d'un feu de broussailles ; les baies rouges des églantiers suspendent leurs pendeloques et les chatons des coudriers se balancent, pareils à de petites chenilles jaunes… Sous les pas, le tapis de feuilles où le soleil se couche est tour à tour d'un beau jaune clair, d'un roux ardent, d'un brun semé de paillettes d'or, couleur rouille, acajou, marron ou pain brûlé…
"

Il faudrait tout citer. La Nature a tant de nuances et Georges Riguet est tellement sensible à sa beauté qu'il fignole son tableau comme le ferait un peintre. Ce dernier "paysage d'hiver" a paru dans "Le Courrier de Saône-et-Loire" le 4 avril 1980 : le poète a 76 ans et sa parole est aussi inspirée que lorsqu'il chantait le Morvan ou la forêt cinquante ans plus tôt !




Pour conclure…


… sur l'ensemble de ces reportages, nous noterons, d'abord, la précocité du talent de Georges Riguet, tour à tour observateur attentif et conteur-poète d'une réalité transformée, révélée, défamiliarisée, dans ce que le Russe Chklovski nomme : "l'ostranénie", c'est-à-dire le pouvoir de l'Art pour réveiller la vie, la rendre étrange comme une campagne nocturne ou un jardin enneigé… Avec lui, nous aurons aperçu un Creusot bruyant, un Morvan inquiet, L'Arroux folâtre, les forêts du Jura ou les cigognes d'Alsace méditatives, une fille suisse féérique et un sorcier marocain démoniaque… Puis, avec l'enchanteur, nous aurons reconnu aussi un reporter attentif aux aspects scientifiques (Bibracte, Alésia) autant qu'au pittoresque des scènes.

Voilà pour le contenu de cette quarantaine d'articles et les aptitudes littéraires que l'on peut admirer, chez notre rédacteur, dès ses débuts.

Quant aux attitudes exprimées ce sont évidemment celles dégagées auparavant dans l'analyse des souvenirs d'enfance, contes, considérations culturelles et autres poèmes…
Parmi les traits de la personnalité de Georges Riguet, nous avons souligné depuis longtemps l'attachement à la Saône-et-Loire et à la Bourgogne (peu d'excursions s'en écartent beaucoup ici), la fidélité en amitié (cf. le voyage à Briant) et, surtout, l'amour de la Nature (l'eau, la forêt, la montagne, les saisons…), "ce vrai domaine de l'homme", cette Nature opposée à la déshumanisation de la "Cité servile".
Nous aurons en particulier perçu plusieurs fois l'inclination du promeneur pour les paysages doux, équilibrés, avec relief modéré : le pays (du Jura) "ne se hausse pas", dit-il, par exemple.


Georges Riguet était un homme doux et discret, qui ne cherchait pas à se "hausser", en effet. C'était un écrivain "modéré" et un poète qui aura contemplé la terre avec l'étonnement d'un touriste et l'émerveillement d'un enfant.
Comme tous les vrais poètes…



Admirons son talent dans cet extrait du poème intitulé "La Forêt", dédié au Chagnotin Gustave Gasser (dont la revue "La Bourgogne d'Or" accueille, dès 1924, les premiers écrits de mon père).
Avec cette sorte de cantique d'une centaine de vers (publié en 1928 dans son recueil "Les Feux follets" ), le poète de 24 ans montre la ferveur de son amour pour la Nature.
Nous en dirons un peu plus de la moitié pour nous imprégner de la beauté lyrique de ce texte.


LA FORÊT



Forêt, forêt multiple, émouvante et sereine,
J'aime ta profondeur tranquille et souveraine,
Tes arbres drus, tes taillis verts, tes chemins frais,
Tes coins ombreux inoubliables et discrets,
Tes buissons frémissants, tes sources bondissantes,
Tes échappées, tes tapis d'herbe au long des sentes,
Tes longs appels, tes cris d'oiseaux, tes fleurs, tes nids,
Les jeux du vent sous tes portiques infinis
Et parmi tes encens, tes échos et tes râles,
Ta grande âme accueillante et grave, Ô cathédrale !


Quand le soleil se joue en tes rameaux confus,
Plaquant d'or les feuillages neufs et les vieux fûts,
Faisant vibrer autour de chaque foliole
Mille frissons, mille rayons, mille auréoles ;
Ou lorsque, à la faveur d'un clair de lune vert
Tu te vêts de mystère et de peur ; ou, l'hiver,
Lorsque un ciel étranger glacial et livide
Pèse effroyablement sur ta nef sombre et vide
Et que décembre vient hurler comme un loup gris
Sous tes combles déserts et tes bois rabougris…


Refuge bienveillant des bêtes taciturnes
Qui se glissent dans les demi-clartés nocturnes ;
Maison des passereaux égarés, toit béni
De tout ce petit peuple ailé qui fait des nids ;
Palais vert des pinsons, cachette des linottes,
Grand music-hall de tous ces gais jeteurs de notes ;
Cinéma des hiboux ; cirque vaste et sombre où
Sautent des lapins gris et des écureuils roux ;
Puis quand Mai l'enchanteur offre un décor suprême,
Théâtre merveilleux du rossignol…
Je t'aime,
O Forêt, pour ton peuple énorme et bruissant
D'arbres hardis, pour leur orgueil obéissant,
Pour leur sérénité pensive et pour la force
Qui coule, exulte et se dépense sous l'écorce
De tes chênes trapus comme de vieux lutteurs,
De tes frênes qui n'ont pas besoin de tuteurs,


De tes bouleaux, trempés d'un bain de clair de lune
Et dont le frissonnant feuillage au soir semble une
Mystérieuse et splendide robe d'argent,
De tes acacias parfumés et changeants,
De tes sapins bleutés dont la tige s'incline
Et dont l'ombre sent la tristesse et la résine,
De tous tes fils rugueux, superbes et discrets :
Epicéas, tilleuls, pins, marronniers, cyprès…
Pour l'exemple de paix et de bonté féconde
Que leur tranquillité virile donne au monde !


O cité de la vie ample et des forces libres !
Toi qui tiens à notre âme intime par les fibres
Indestructibles du passé. Forêt des dieux !
Nourrice généreuse, abri de nos aïeux,
Toi dont l'enchantement fait revivre en nos songes
Les récits fabuleux et les lointains mensonges ;
Dragons, géants, lutins, gnomes et feux-follets,
Tous les démons dont notre enfance s'affolait…
Et je t'aime, forêt, sans pensers équivoques,
Pour tous ces chers souvenirs que tu nous évoques,
Car toi seule tu sais émouvoir aujourd'hui
Tout ce qui, dans nos cœurs vieillis, subsiste et luit
De pureté, de fantaisie et de bohême,
Forêt, force innombrable et souverain poème.

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil