Georges Riguet  > Son oeuvre  > Contes 

Un drôle d'outil


Clair de lune et revenant blanc

La fontaine au pardon

Le père Simon Pasquelin " s'est élevé " comme on dit, dans un village de l'Autunois. Une fois, il nous a conté l'histoire suivante, que je m'excuse de ne savoir vous redire avec les mots et le ton qui conviendraient…
"J'avais quel âge? Huit ans, dix ans? Ce matin-là, comme souvent, j'étais à embarrasser la boutique du maréchal-ferrant, regardant monter la flamme sous la cheminée de la forge, quand le commis tirait la soufflet d'autrefois saisi à plein nez, sans dégoût, par cette fumée puante que dégageait la corne brûlée, quand on ferrait une jument.


A un moment, sans lâcher sa pince, le père Brelin lève les yeux et me regarde d'un drôle d'air, planté que j'étais là, comme un piquet.

Ayant changé sa chique de joue, l'homme lance une grande giclée de salive, toute jaune, puis me dit : " Va donc voèr jusque chez le Gustave, mon Simon. Tu lui demanderas de me prêter son rogne-mécanique; J'aurais besoin de l'instrument. Son rogne mécanique, tu te souviendras du nom ? " Content de me rendre utile, à l'instant me voilà parti.
En courant, je me répète le nom de l'outil en question : rogne-mécanique, rogne-mécanique...
Le père Gustave, c'est le charron. Son atelier est à cent pas. Un endroit que je connais bien aussi. J'ai passé là tant de bons moments à traîner mon fond de culotte dans la sciure, à ramasser des bouts de planché de vieilles pointes, à " chapouter ", percer, clouer, me donnant de temps en temps à autre un coup de marteau sur un doigt...
Le Gusse fait en même temps le charron, le tonnelier, le menuisier, tous les métiers du bois. C'est un homme jovial. Gras comme un moine, une figure pareille à la lune, de gros poignets velus... J'arrive, un peu essoufflé :
"Monsieur Gustave..., le père Brelin demande.... il voudrait que vous lui prêtiez votre machin.... vous savez bien, votre rogne-mécanique...
L'autre lève le nez, me jette un regard en biais. Un sourire lui retrousse la lèvre... Il a l'air d'un gros chat qui guetterait une souris.
Moi, naturellement, je n'y vois que du feu !
Mon rogne-mécanique, tu veux ? Ah, ça n'est point de chance ! je viens justement de le prêter au sabotier, il n'y a pas une heure. Va donc voir par là-bas.
- Merci bien, m'sieur Gustave. Bonjour bien ".
Et je me remets à trotter.
Mâchuron, le sabotier, habite à l'autre bout du pays. Plus d'une fois, je l'ai approché. Avec son dos bossu, il me fait songer à Polichinelle... Il travaille dans une boutique de cinq pas de large, où des piles de sabots grimpent jusqu'au plafond dans tous les coins. Il manie tour à tour la hache, le paroir, la cuiller, la "chavette".
Pour l'instant, il est occupé au finissage d'un sabot.
A califourchon sur sa "chèvre" - une sorte de haute bancelle au siège étroit - le nez du sabot poussé contre. une pointe sur une planchette servant de butoir, l'autre bout au creux de l'estomac, l'ouvrier promène se raclette, bien appuyée des deux mains, tour à tour, sur les deux flancs du sabot, dont il égalise ainsi et rend plus lisse la courbure. Des poussières de bois voltigent, retombent, qu'il essuie du bout des doigts, au fur et à mesure. On dirait qu'il caresse la peau du sabot...
" Bonjour, monsieur Mâchuron. Je viens chercher le rogne-mécanique du père Gustave. La "marichau " en a besoin ".
Le sabotier ne s'interrompt point. La raclette continue sa danse. L'homme n'a même pas levé les yeux, je le vois de profil. il a un museau de belette, quatre poils de moustache, une verrue au coin du nez. Au bout d'un petit moment : - "Ah, oui, le rogne-mécanique. Tu tombes mal : il y a le gamin du Frisé qui sort d'ici. Son père avait besoin de l'instrument. Monte donc voir chez eux tu auras peut-être plus de chance..."
Je tire derrière moi la portillon du "culot".
Le Frisé, c'était, à l'époque, un des maçons du pays. Il habitait une maison précédée d'une grande cour occupée en partie par des hangars où s'entassaient la sable et la tuile.
J'arrive, je traverse la cour, je cogne au seuil de l'habitation... C'est la patronne qui se présente. "Madame, c'est pour une commission. Le forgeron aurait besoin du rogne-mécanique du Père Gustave, et le père Mâchuron, m'a dit..."
Encore jeune et plaisante à voir, la femme du Frisé. Des joues roses, de jolis yeux bleus. Elle me dévisage un moment avec curiosité, puis, sans que je n'y comprenne rien, se met à rire... Mais à rire ! - Le... rogne-mécanique, tu dis ? Pour cette affaire, mon garçon, il faudrait que tu voies la patron. Descends donc jusqu'à la Grand-Vigne. Ils sont là-bas à refaire un toit, le commis et lui ".
La dame a toujours l'air de s'amuser follement..
Moi, un peu gêné, je bats en retraite..
La Grand-Vigne ! Un lieudit à un bon kilomètre du village. Encore que je dispose de tout mon temps et que je trotte, quand c'est pressant, mieux qu'un lapin, je commence à trouver l'histoire moins amusante. Il m'ennuie, mon père Brelle, avec ce diable d'instrument que les gens se passent de main en main et qu'on ne voit jamais. - Et, d'abord, qu'est-ce que ça peut-être, un rogne-mécanique ? Jusqu'à présent, jamais je n'avais entendu parler d'un tel fourbi.
Ces idées, et d'autres encore, me traversent la cervelle, cependant que, machinalement, j'ai pris le chemin de la Grand-Vigne. Un doute, brusquement, m'est venu... je revois, comme en un éclair, tour à tour, la large figure du Gusse, avec ce bizarre sourire en coin que l'homme avait en me regardant ; ensuite, le sabotier avec sa tête de fouine, et, pour finir, cette... Jeanneton - à peine polie - qui me venait pouffer au nez... Mon pas s'est beaucoup ralenti.
Oh, c'est pourtant vrai, cela. Si ces gens s'étaient, moqués de moi ? Rogne-mécanique! Un drôle de nom, pour un outil!
J'ai fait halte tout de bon.
Oui, cette fois, j'en suis sûr. C'était une farce, une attrape, un espèce de poisson d'avril des quatre saisons. Le père Brelin, le menuisier... tous se sont amusés de moi. Les brigands étaient de connivence, pardi Ah! comme les coquins ont dû rire, - quand ils me voyaient détaler!...
Quinaud, j'ai repris la chemin du bourg...
... Et suis bien resté huit grands jours avant de remettre les pieds dans la boutique du "marichau". J'avais trop peur de l'entendre, l'humiliante question:
" Alors, conscrit, on ne l'a donc pas encore trouvé, ce... rogne-mécanique ? "

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil