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La fontaine au pardon


Clair de lune et revenant blanc

Un drôle d'outil

Dans la plupart de nos campagnes, il ne manquait pas, naguère, de fontaines dites " miraculeuses ".
Chaque contrée avait la sienne, dont on vantait les vertus parfois fort loin. L'eau de telle source, assurait-on, était souveraine contre les douleurs d'estomac, les colliques, les diarrhées, les maux de tête et les vomissements. Telle autre venait à bout de certaines maladies de la peau. Telle autre encore était conseillée pour les maux d'yeux, les maux d'oreilles, le rhume, les plaies et bosses..., voire pour quelque malformation dont pouvait être affligé un enfantelet.

Il existait également des fontaines où s'adresser quand une fille désirait trouver épouseux, quand une femme aspirait à la maternité, quand une nourrice désirait que le lait ne la quittât point... Ces visites à la fontaine s'accompagnant généralement de cérémonies rituelles, telles qu'agenouillement devant la source, absolutions et prières... Ailleurs, vous ' deviez faire offrande, dans la mesure de vos moyens, au saint ou à la bienheureuse dont la fontaine guérisseuse était censée porter le nom. En certains endroits, l'on trempait dans l'eau quelque partie de vêtement, ou bien encore on jetait au bassin une ou plusieurs pièces de monnaie.
Autant de pratiques nées, sans doute, de traditions séculaires, et où la superstition tenait sa place au moins autant que la croyance religieuse. Comment, d'ailleurs, démêler cette sorte de foi qui guidait l'âme naïve de ces paysannes, - car c'étaient des femmes, surtout, qui venaient là secrètement, - dont nous avons peine, aujourd'hui, à comprendre l'étrange dévotion! L'espérance, chez l'être humain, peut prendre bien des aspects, et l'on sait que même la prière, dans certains cas, n'est pas toujours l'expression d'une authentique piété.
Au reste, qui oserait se faire juge, dans un débat de cette sorte ? Et quel motif aurions-nous de suspecter à priori la sincérité de tel agenouillement ? Le cœur, aussi bien que l'esprit, n'est-il pas libre de ses vœux!
- Mais venons-nous à notre histoire.
Il existait autrefois, dans les bois de la Brosse-ramée, sur la commune de Bazeu, un lieu dénommé: "La fontaine au pardon ". D'autres disaient: " Le ru des grâces ". Les jeunes n'en parlaient pas sans quelque moquerie, comme d'une bêtise de l'ancien temps. " Des racontars de mère-grand, des " beudineries " ! La légende attachée à l'endroit en question semblait en'effet si hors du commun, si dénuée de tout rapport avec les réalités de la vie nouvelle!... Même à la campagne, de nos jours, l'esprit critique ne manque pas. Comment les moins de vingt ans eussent-ils accordé crédit à des fables de cette espèce!
Voyez plutôt ce quelles racontaient, les " mémées ".
La " font " de la Brosse-Rainée n'était pas qu'une simple fontaine, comme il s'en trouve partout. C'était un lieu prédestiné, une manière de sanctuaire, la " Bonne Dame " ayant choisi cette source-là entre mille autres pour recevoir la confession des pécheurs et des tourmentés. À toutes ces âmes inquiètes, la fontaine offrait secours, pourvu qu'on eût repentance et qu'on fît promesse de ne plus fauter...
Baignant son visage à la source, le pénitent ou la pénitente quémandait ainsi son pardon.
Si la contrition était sincère et la promesse d'amendement faite du fond du cœur, alors, assurait la légende, " la Bonne Dame " accordait ses grâces. L'eau du " ru " vous lavait de vos impuretés.
Aussi bien, n'étaient point rares les visites aux bois de la Brosse-Ramée. Sans qu'on pût, comme aux temps anciens, parler de véritables pèlerinages, la " fontaine au pardon " gardait de ses fidèles. À noter à ce propos qu'il s'agissait, cette fois encore, presque uniquement de femmes. En cachette, à la nuit tombante, l'une ou l'autre s'en venait faire oraison à la Dame et demander au ruisseau clairet d'intercéder en sa faveur. La pratique était si commode, - et la Bonne Dame si indulgente! à en croire la tradition.
À la longue, au fil des années, une telle facilité donnée ainsi à quiconque d'obtenir le pardon de ses fautes avait fini par discréditer quelque peu le renom du lieu précité. De plus en plus, nos paysans avaient tendance à se gausser d'un " pèlerinage " n'exigeant d'autre sacrifice qu'une promenade à travers bois... C'était vraiment trop facile ! Pensez un peu. S'asperger de trois gouttes d'eau, la belle pénitence, ma foi! " Ah, faut croire qu'elle ne lésine point sur l'octroi de ses absolutions, la Bonne Dame! S'il suffit de se laver le museau pour avoir l'âme blanchie! " Ainsi raisonnait plus d'un " mécréant ".
... Sans parler d'autres on-dit, dont s'alimenta bientôt la rumeur publique. Certaines personnes, - non des moins dignes de confiance! - chuchotaient ceci et ça... Que la fontaine au pardon " n'était plus ce quelle était ". Que, parmi les pénitentes qui s'y rendaient à présent, l'on pouvait compter beaucoup d'effrontées... Que certaines épouses fautives, en particulier, avaient trouvé là bon moyen, chaque fois qu'il était utile, de se laver du péché commis... Et que la Bonne Dame du ruisseau, si indulgente quelle fût à l'égard des faiblesses humaines, aurait bien du mal, désormais, à rendre blanc tant de linge sale...
Ainsi allaient les médisances, et par la même occasion, se corrompait la légende. À mesure que passait le temps, la fontaine au pardon perdait de sa bonne renommée et de son prestige. L'idée qu'on s'en faisait n'était plus la même. L'ancienne et respectable image, celle d'un lieu de dévotion, de consolation, d'une manière de sanctuaire et de refuge pour les âmes en peine..., cette image disparaissait au profit d'une autre, moins belle, moins pure, comme d'un endroit dont on osait à peine parler...
La gent masculine, pour sa part, prétendait avoir de longtemps jugé l'affaire, et les hommes ne se privaient point, le cas échéant, de renchérir sur ces rumeurs désobligeantes. Ah, certes, le temps était bien passé de l'ancienne dévotion! Quel chrétien digne de ce nom eût osé, dorénavant, prendre le chemin des bois ?
Telle était la situation à l'époque où se place l'anecdote qui suit. Il y a de cela une vingtaine d'années. Bavardant un soir, à Bazeu, avec la " mée " Clémentine, alors bien alerte encore en dépit de ses rides et de ses cheveux blancs, quelqu'un eut l'occasion, je ne sais à quel propos, d'amener la conversation sur la fameuse fontaine, bien discréditée déjà, ainsi que nous l'avons vu précédemment.
Dans le premier instant, la " mée " Laforêt parut d'abord un peu gênée. Le sujet, visiblement, n'avait pas l'air de lui plaire. Tout ça, disait-elle, " remontait si loin ! " Et puis, n'était-ce point péché que d'aller raconter ainsi... La Bonne Dame, si elle apprenait, n'aurait-elle point lieu de s'offenser ?... Après un moment, pourtant, quand on eut adroitement su apaiser ses scrupules, notre Clémentine consentit à se montrer plus loquace... À l'entendre, le monde actuel " n'avait plus ni foi, ni loi ". Et les Bazeutins en particulier, qui tournaient tout en dérision, " jusqu'aux choses saintes " !
" Quand on pense comment ils l'ont traitée, notre chère Dame, après tout le bien qu'elle leur a fait ! "
Puis, sur une question de son hôte:
" Si j'y crois, Jean-Marie, aux grâces de la fontaine ? Ah, grand Dieu oui, et de tout mon cœur! Depuis longtemps ! Toujours elle a su me consoler, la Dame, quand j'avais des ennuis... Et me soulager quand j'étais malade... Rien qu'en trempant ma main au " ru ". Sans parler de bien d'autres choses ! - De bien d'autres choses, Clémentine ? Vous ne voulez pas nous dire, tout de même, que vous veniez là à confesse, comme à l'église ?
- Pardi non! Elle savait si bien me comprendre, la Bonne Dame! Si bien comprendre toutes les pauvres femmes comme moi!
- Mais... les mauvaises langues prétendent qu'elle pardonnait même les grosses fautes, votre Bonne Dame. Et, parmi ces péchés-là, celui de tromper son mari... "
La Tine réfléchit un instant.... puis, comme on insiste à nouveau, curieusement, se met à rire...
" Bon, je vois que vous êtes renseigné... Autant donc aller à confesse, une fois de plus ! Maintenant que le temps est passé !... Oui, c'est sûr, elle blanchissait tout, la fontaine. Même quand le péché était gros... Même celui que vous avez dit !"
Elle paraît à présent si bien disposée, la mère Laforêt, si contente même, peut-être, de retrouver ses anciens souvenirs, que le visiteur glisse malicieusement :
" Mais, dites-moi, mée Clémentine, vous-même êtes allée souvent à la fontaine, pour ces péchés commis en état de mariage ? "
La bonne femme n'a pas cillé. Elle soupire, elle semble rêver... Elle est loin...
Puis, sur un geste de la main, comme on chasse une mouche importune: " Si j'y suis allée souvent ? Oh, vous ne voudriez tout de même pas, Jean-Marie, qu'on vous raconte ces choses-là, à mon âge!... D'autant qu'à ma connaissance, vous, vous n'êtes point la Dame du Ruisseau!... "

 

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