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LA FORET


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REVE D'ECOLIER

SOIR AU VILLAGE

SUR UN AIR DE VIELLE

Au poète Gustave Gasser. En dévoué remerciement.

Forêt, forêt multiple, émouvante et sereine,
J'aime ta profondeur tranquille et souveraine,
Les arbres drus, tes taillis verts, tes chemins frais,
Tes coins ombreux inoubliables et discrets,
Tes buissons frémissants, tes sources bondissantes,
Tes échappées, tes tapis d'herbe au long des sentes
Tes longs appels, tes cris d'oiseaux, tes fleurs, tes nids,
Les jeux du vent sous tes portiques infinis
Et parmi tes encens, tes échos et tes râles,
Ta grande âme accueillante et grave, ô cathédrale!
J'aime ta majesté changeante et je ressens
En ton asile un trouble étrange dans mes sens,
Car tu sais nous offrir en tes vivants délires
Tous les tableaux, tous les bouquets, toutes les lyres.
Un orchestre invisible épais en tes sous-bois
Unit le " son du cor " aux plaintes des hautbois.
Tu sais pleurer dans tous les tons. Toutes les gammes,
Tu les connais. Ton chant mêle en ses amalgames,
A la faveur d'une souffle alerte ou d'un vent mol
La cavatine en ut et l'andante en bémol.
Mais tu connais bien d'autres jeux, magicienne,
Et ton art infini touche à tous les domaines.
Quand le soleil se joue en tes rameaux confus,
Plaquant d'or les feuillages neufs et les vieux fûts,
Faisant vibrer autour de chaque foliole
Mille. frissons, mille rayons, mille auréoles;
Ou lorsque, à la faveur d'un clair de lune vert
Tu te vêts de mystère et de peur; ou, l'hiver,
Lorsque un ciel étranger glacial et livide
Pèse effroyablement sur ta nef sombre et vide
Et que décembre vient hurler comme un loup gris
Sous tes combles déserts et tes bois rabougris...
Partout dans la diversité de tes visages,
Tes aspects sont les plus parfaits des paysages.
Mais ta grâce est multiple et ton charme subtil,
Et c'est dans tes travaux les plus infimes qu'il
Faut chercher ta beauté la plus aimable, ô reine
Des minuscules fleurs et des tremblantes graines,
Providence des violettes, des genêts,
Fougères, liserons, mauves, coucous, muguets...
Mille tons, des parfums d'idylles et d'églogues
Et des noms à remplir d'immenses catalogues;
Abri des papillons aux noms mystérieux
Dont l'aile de velours et d'or porte des yeux
Et qui, le soir venu, tout engourdis et roides,
Agonisent, collés contre une écorce froide;
Serre des gras champignons dont la moelle est
Délicieuse, humide et fraîche comme un lait;
Refuge bienveillant des bêtes taciturnes
Qui se glissent dans les demi-clartés nocturnes;
Maison des passereaux égarés, toit béni
De tout ce petit peuple ailé qui fait des nids;
Palais vert des pinsons, cachette des linottes,
Grand music-hall de tous ces gais jeteurs de notes;
Cinéma des hiboux; cirque vaste et sombre où
Sautent des lapins gris et des écureuils roux;
Puis, quand Mai l'enchanteur offre un décor suprême,
Théâtre merveilleux du rossignol...

je t'aime,

O Forêt, pour ton peuple énorme et bruissant
D'arbres hardis, pour leur orgueil obéissant,
Pour leur sérénité pensive et pour la force
Qui coule, exulte et se dépense, sous l'écorce
De tes chênes trapus comme de vieux lutteurs,
De tes frênes qui n'ont pas besoin de, tuteurs,
De tes bouleaux, trempés d'un bain de clair de lune
Et dont le frissonnant feuillage au soir semble une
Mystérieuse et splendide robe d'argent,
De tes acacias parfumés et changeants,
De tes sapins bleutés dont la tige s'incline
Et dont l'ombre sent la tristesse et la résine,
De tous tes fils rugueux, superbes et discrets
Épicéas, tilleuls, pins, marronniers, cyprès...
Pour l'exemple de paix et de bonté féconde
Que leur tranquillité virile donne au monde !
Car, ô forêt, ton charme le plus fort n'est pas
Dans les mille beautés qui naissent sous nos pas
Lorsque -en avril, amoureux tendres ou, poètes,
Nous venons tous, avec du printemps plein nos têtes,
Goûter un peu de rêve en tes bosquets chantants...
Il est dans ton air pur et tes effluves, dans
Cette sève odorante, inépuisable et saine
Qui coule sous l'aubier et l' érable et du chêne,
Et qui s'épand par de mystérieux chemins
Jusqu'en nos tristes et maladifs cœurs humains,
Lorsque échappés un jour aux tumultes serviles
Des chantiers, des bureaux, des routes et des villes,
Nous venons mendier avec humilité
Un peu de ta vigueur magnifique, ô cité,
0 cité de la vie ample et des forces libres !
Toi qui tiens à notre âme intime par les fibres
Indestructibles du passé. Forêt des dieux !
Nourrice généreuse, abri de nos aïeux,
Toi dont l'enchantement fait revivre en nos songes
Les récits fabuleux et les lointains mensonges;
Dragons, géants, lutins, gnomes et feux-follets,
Tous les démons dont notre enfance s'affolait...
Et je t'aime, forêt, sans pensers équivoques,
Pour tous ces chers souvenirs que tu nous évoques,
Car toi seule tu sais émouvoir aujourd'hui
Tout ce qui, dans nos cœurs vieillis, subsiste et luit
De pureté, de fantaisie et de bohème
Forêt, force innombrable et souverain poème.

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil